Une valse à mille temps

Je ne crois pas avoir fait souvent l’éloge de la lenteur. Lors de la saison 1 d’Outsider, je m’étais fixé le défi de publier un livre par mois ! Pourtant il est nécessaire d’en parler.

La créativité est souvent assortie à un sentiment d’urgence. C’est ce sentiment qui nous pousse à nous exprimer, à réaliser des œuvres, à transformer le monde. On sent que c’est maintenant qu’il faut créer, pas un autre jour. L’acte créatif, quand il s’agit vraiment de passion, est très lié à la question : que ferions-nous si nous connaissions le jour et l’heure de notre mort ? A quoi emploierions-nous notre temps ? La réponse peut être : à créer.
Aussi, quand nous créons, nous n’avons pas de regret. Nous faisons exactement ce que nous devrions faire si nous connaissions le jour et l’heure de notre mort. Il ne semble pas qu’il y ait de meilleure façon d’employer notre temps.

Sauf que les choses ne sont pas aussi simples. D’abord parce que cette projection dans le futur, c’est une projection vers l’œuvre réalisée. Il nous faut nous hâter de finir. Il nous faut nous hâter de passer à la suivante, et de finir cette suivante aussi, parce que l’œuvre qui compte vraiment, suit encore après dans notre planning. Nous nous concentrons sur l’idée de la flèche dans la cible, alors que ce qui porte vraiment du sens, c’est l’exercice du tir à l’arc, c’est ce que nous faisons en ce moment-même. Si nous nous hâtons à encocher notre flèche et à tirer, non seulement nous avons de bonnes chances de rater la cible, mais surtout nous n’avons aucun plaisir à encocher la flèche et à la tirer. A vrai dire, nous ne nous en rendons même plus compte. Nous sommes déjà en pensées dans la cible. Nous nous hâtons à créer, nous ignorons ce que nous sommes en train de faire, pour nous projeter dans un futur fantasmé, dans un monde qui n’existe pas.
Prendre de la lenteur en créant, c’est prendre conscience de l’acte créatif, c’est recevoir ce que cet acte peut nous apporter. Cet acte peut apporter bien plus que la création achevée, en fait. Écrire un livre a tout d’une corvée ingrate si on se hâte de l’écrire pour arriver au mot « fin ». Cela a tout d’une aventure exquise si l’on savoure chaque phrase que l’on écrit. Avoir des projets, tenir des plannings, peuvent nous égarer loin de ce qui est important, et qui est pourtant sous notre nez.
L’idée, c’est de faire les choses au rythme qu’elles doivent prendre, pas au rythme qu’on voudrait.

Parfois, on se hâte de créer parce que nos revenus dépendent de notre travail créatif. Si c’est parce que nous sommes créatifs à plein temps, c’est une bénédiction. Être créatif à plein temps, signifie vivre de sa passion. Cela peut être n’importe quel travail, du moment que c’est un travail où l’on peut s’exprimer, où l’on peut créer en conformité avec ses valeurs. Mais se hâter n’aura pas pour effet d’augmenter notre salaire. Nous serons simplement moins bons, et nous compenserons cela par une production accrue. A terme, cette logique industrielle ne peut pas fonctionner parce que nous ne sommes pas une industrie : nous sommes des êtres humains. Et notre création n’est pas une marchandise, c’est notre passion. Bâcler notre passion contredit nos valeurs. Prendre son temps dans son travail créatif, c’est faire le pari que la lenteur finit par payer. Ne serait-ce que parce que quand nous laissons les choses prendre exactement le temps dont elles ont besoin, nous atteignons la sérénité, et cela nous permet de faire sans problème des concessions financières.

Quand nous ne sommes pas créatifs à plein temps et que nous voulons le devenir, nous bâclons notre travail créatif en espérant produire plus, générer plus de revenus de notre activité créatrice secondaire, pour justifier le fait de nous y consacrer plus tard à plein temps. C’est une erreur de calcul. Une activité secondaire ne peut générer des revenus en proportion du temps qu’on y passe. Nous nous y consacrons en plus de notre travail à temps plein, avec l’énergie qui nous reste, sur des créneaux de temps hachés, avec peu de moyens, dans des conditions précaires. Si nous croyons à notre passion et à nos valeurs, si nous croyons à notre créativité, nous n’avons nul besoin d’une garantie de rentabilité avant de faire le grand saut du passage à temps plein. Nous savons déjà que nous avons toutes les ressources pour réussir à ce moment-là. Profitons du temps qui nous reste avant le passage à temps plein pour ne rechercher dans notre activité créatrice que l’accomplissement, pas le revenu. Ceux qui pensent que le revenu signifie l’accomplissement, que le revenu signifie la reconnaissance, confondent des mots qui ne veulent pas dire la même chose.

Il existe des façons d’être plus productif sans se presser. Être organisé, par exemple. Consacrer plus de temps par semaine à la créativité. Éliminer ou reporter les projets créatifs superflus et les activités non créatrices. Rester simple dans ses créations. Mais une fois encore, c’est prendre le risque de confondre le moment présent où l’on encoche une flèche, et le moment futur où l’on atteint ou pas la cible. La priorité, c’est prendre le temps de jouir de son art. D’habiter son art. D’habiter le moment de la création. Parce qu’il n’y a pas d’autre endroit où nous pouvons vivre.

Il nous faut également arbitrer entre nos différentes activités. Il y a certes des activités non désirées, qui sont différentes pour chacun de nous. Pour certains, il s’agit du travail, pour d’autres des obligations familiales, pour d’autre les tâches domestiques, pour d’autres un traitement médical. Des activités que nous subissons. Nous sommes tentés de les expédier au plus vite pour sauter aux activités créatrices. C’est vouloir passer sa vie entière à courir, à fuir le présent. Ces activités sont certes déplaisantes, mais d’une façon ou d’une autre, nous nous sommes engagés à les faire, nous avons fait le choix de nous y consacrer. Nous en retirons des bénéfices. Soit nous renonçons à ces bénéfices (peut-être en admettant que ces bénéfices sont en fait des nuisances), soit nous acceptons ces activités. Et pour déplaisantes qu’elles soient, elles font partie des moments que nous avons à vivre. Les effectuer au pas de charge, c’est passer la moitié de sa vie à retenir sa respiration.

Il y a aussi des activités qui ont du sens pour nous, mais qui ne semblent pas créatives à nos yeux. Passer du temps avec nos proches. Faire du sport. Élever un enfant. Participer à une association. Notez que pour certains, on peut tout aussi bien inverser les exemples de ce paragraphe avec le précédent. Pourtant, du moment que cette activité correspond à nos valeurs, du moment qu’elle nous permet de contribuer, de nous exprimer, de nous transformer, ou de transformer le monde, nous nous y montrons forcément créatifs. C’est aussi de la créativité, au même titre que la peinture ou l’ingénierie.

Il y a enfin le repos. Dormir. Regarder un feuilleton télé. Se promener. Faire de la bronzette. Participer à un tournoi de jeu vidéo. Encore une fois, pour certains, inverser ces exemples avec les paragraphes précédents ! Parfois, nous négligeons de nous reposer parce que nous confondons repos et procrastination. Le repos n’est pas de la procrastination. C’est de la re-création. Tout comme ce pourrait bien être une activité très créatrice. Tous ceux qui se souviennent de leurs rêves au matin peuvent en témoigner.

La vie est une valse à mille temps. Choisissons le bon. Faisons le pari d’apprécier et de prendre notre temps. Le vrai fruit de notre créativité se trouve maintenant, pas dans le futur. Prenons le temps d’en apprécier le goût.

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