Un public, ce sont des personnes

La valeur d’une oeuvre ne se mesure pas aux nombres de personnes qu’elle intéresse. J’ai pourtant entendu le contraire de la part d’artistes accomplis.

Croyons-nous que seul le film qui a eu le plus de votes aux Oscars vaut la peine d’être vu ? Croyons-nous qu’un tableau ne mérite pas d’être exposé si seulement dix personnes au monde sont en mesure de pouvoir l’apprécier ? Nous sommes des milliards sur Terre et nous avons tous une sensibilité unique. Il faut des oeuvres pour tous.

On peut même produire de l’art sans public. Ainsi, les artistes outsider produisent sans pouvoir présenter à un public, à cause de leur isolement physique, social ou mental. Ce genre d’arbre, s’il tombe dans une forêt où personne ne peut l’entendre, ne fait-il vraiment aucun bruit ?

On n’est pas toujours créatif dans l’optique de rencontrer un public. Souvent, on crée d’abord pour soi. Pour exorciser ou épanouir ce qu’il y a au fond de nous, pour mettre une forme sur ce que nous voyons différemment des autres. Parce que nous sommes notre premier public.

Puis vient le moment où on se décide à confronter son œuvre à un public. On peut le faire pour trouver un revenu, une légitimité sociale, ou parce que c’est ce que l’on attend de nous. On peut le faire parce que c’est un besoin : montrer notre oeuvre aux autres, obtenir leur reconnaissance, leur aide, ou leur dégoût.

La créativité peut se justifier elle-même. La principale récompense du peintre est de peindre. Mais c’est aussi le commencement d’une conversation. Quand on commence à échanger avec le public, on découvre ce plaisir-là. C’est d’abord un bénéfice collatéral, mais ça peut devenir notre motivation principale.

Communiquer avec son public peut être fait de façon utilitaire : des expositions, un réseau social, des annonces publicitaires, messages à grande échelle, unilatéraux. Une nasse pour capturer un public auquel nous demandons seulement de consommer notre oeuvre.

Mais la vérité, c’est qu’on ne commence pas une conversation en cherchant seulement à accumuler les ventes, les vues, les like. C’est seulement un monologue !

Rappelez-vous la dernière fois où vous avez vraiment échangé avec une personne sur votre travail. Rappelez-vous cette chance qui vous a été donnée, d’avoir une conversation avec un être humain sur un sujet qui vous tenait à coeur tous les deux. Parce que c’est vraiment précieux, ça pourrait même être la principale justification de votre art, cet échange, cette conversation.

Oubliez un instant de vous fixer des objectifs chiffrés. Essayez seulement de provoquer et d’entretenir une conversation. D’entretenir une relation. Expliquez ce que vous faites à cette personne, recueillez ses impressions, prêtez attention à ses conseils, écoutez le récit de son voyage à travers votre oeuvre, écoutez ses propres rêves. Cela ne vous donne pas le sourire ? Une journée où quelqu’un a accordé de son temps pour votre art et pour vous n’est-elle pas une bonne journée ?

Si vous ressentez cette gratitude pour chaque personne de votre public, vous pouvez la cultiver, quitte à prendre quelques résolutions. Aménager son emploi du temps en salon pour être vraiment disponible pour les gens qui viennent vous voir. Essayer de comprendre le point de vue de la personne qui reçoit bien ou mal votre œuvre, comprendre ce qu’elle recherche. Répondre à chaque mail, dans un délai raisonnable, en essayant de répondre à chaque question, en posant de nouvelles questions si cela se justifie. Voir chaque personne de votre public, non pas comme un public, mais comme un partenaire.

Cela n’est pas du temps perdu. C’est une des meilleures façon d’occuper votre temps de créatif.

Je ne prétends pas que cette conversation doit être un passage obligatoire pour accéder à votre œuvre. On doit tout autant de respect à une personne qui souhaite voir vos tableaux sans vous rencontrer, acheter vos libres en ligne sans vous laisser de commentaire. Il n’est nul besoin de passer trois dîners avec vous pour avoir le droit de voir les costumes que vous avez cousus. Mais si cette personne amorce une conversation avec vous, faire l’effort de la poursuivre pourrait devenir votre priorité. C’est le droit de cette personne de rompre ensuite cette conversation, mais pas le vôtre, du moins si la créativité est votre vocation.

Peut-être qu’il n’y aura qu’une personne ou qu’il y en aura mille à vouloir amorcer une conversation. Ne vous souciez pas du nombre, chacune est précieuse.

L’argent et la célébrité viendront en leur temps, ou peut-être ne viendront pas. Ce n’est pas le plus important. Le plus important c’est cette personne avec qui vous poursuivez une conversation.

Par ailleurs, on découvre parfois que la créativité n’est pas le but, mais que l’échange est le but, et que la créativité n’est qu’un moyen, et pas forcément le seul, le meilleur ou le définitif, pour y parvenir.

5 réflexions au sujet de « Un public, ce sont des personnes »

  1. Ping : Faut-il créer pour être aimé ? | Outsider

  2. Ping : L’art d’être bancal | Outsider

  3. Ping : La grosse tête | Outsider

  4. Ping : Amateur professionnel | Outsider

  5. Ping : L’inné et l’acquis | Outsider

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