Trop d’information

… Vous connaissez la suite du dicton.

J’ai expliqué l’intérêt qu’il y avait à s’inspirer de son quotidien. Malgré tout, nous avons parfois envie d’aborder des sujets qui sortent de nos sentiers battus. Ainsi, pour mon roman en cours, l’intrigue nous transporte du Cambodge à la Mongolie en passant par Saint-Denis. Des endroits où je ne suis jamais allé et sur lesquels je suis très mal renseigné. Malgré tout, après un rapide tour sur l’article Wikipédia sur le Cambodge et les Khmers Rouges, je n’ai fait aucune recherche bibliographique avant de coucher par écrit les premières pages.

Je ne prétends pas qu’on puisse écrire un bon livre avec des images d’Epinal. Je prétends qu’on peut commencer à l’écrire sans faire de recherches.

D’abord parce qu’on peut parler avec éloquence d’un sujet sans abonder dans les détails techniques. Les Jardins Statuaires de Jacques Abeille est un grand livre sur la sculpture. Pourtant si l’auteur dispose d’un style érudit, même suranné, les notions techniques de la sculpture sont à peine abordées, où alors sous un voile de surnaturel qui les rend complètement fausses.  Aucun matériau n’est nommé. Dans le roman, les statues poussent comme des arbres et les sculpteurs emploient des méthodes de jardiniers pour les développer. Pour autant, c’est un grand livre sur la sculpture et sur l’art car il en capture non pas la technique, mais l’essence.

Les récits parisiens de Poe et de Lovecraft décrivent un Paris complètement saugrenu. Victor Hugo et Alexandre Dumas, bien que très documentés, accumulaient les fautes historiques, qu’elles soient volontaires ou non.

Même Flaubert, qui de ses propres aveux, « rotait de l’in-folio », tant sa manie de la documentation lui prenait du temps, fut analysé, critiqué, démystifié dans sa description de Carthage pour Salamnbô.

Je ne prétends pas qu’il faille se moquer du lecteur en faisant fi de toute exactitude, de toute vraisemblance. Je prétends qu’un écrivain n’est pas un historien. Un écrivain doit avant tout se poser la question : écrit-il un roman sur la vie d’une grande avenue à travers 50 ans d’histoire ou écrit-il une histoire d’amour ? J’ai commencé à écrire mon roman parce que j’avais déjà l’intrigue. Je me documenterai plus tard, pour ajouter de la vraisemblance, ne serait-ce que pour donner des vrais noms à mes personnages cambodgiens et mongoliens, qui pour l’instant, ont des patronymes tout à fait fantaisistes.

J’ai écrit le premier jet de l’Atlas de Millevaux sur papier, en vacances, quand je n’avais pas accès à un ordinateur et à internet. Quand je butais sur mes lacunes concernant le système politique d’un pays, la sonorité des noms dans un autre, un détail de l’histoire d’un troisième, je me notais la question dans la marge. Et ce n’est que lorsque j’ai retapé mon premier jet que j’ai fait les recherches correspondantes.

Je fais donc des recherches, mais je ne les fais plus avant d’écrire, je les fais après et je corrige.

Le besoin de se documenter représente plusieurs nuances : une bonne raison de procastiner au lieu d’écrire, une bonne raison d’abandonner ses projets par peur de sonner faux, une bonne raison de se mettre la barre trop haut.

Parlez essentiellement de ce que vous connaissez et de ce que vous aimez, gardez les détails exotiques pour le décorum. Et quand bien même vous êtes érudit sur un sujet, ne rentrez dans les précisions techniques que si ça sert l’histoire. Je ne l’ai fait qu’une fois, dans Hors de la Chair, pour parler de l’évolution des végétaux terrestres dans l’Ere Primaire. Une de mes relectrices, et agent éditorial, m’a reproché de l’avoir fait. J’ai néanmoins conservé ce passage car il était imbriqué dans l’intrigue et dans les phobies du personnage principal. S’il n’y avait pas eu cette raison, je l’aurais supprimé.

Aucun lecteur de roman ne cherche à être instruit ; beaucoup recherchent à être édifiés. Vu sous cet angle, trop d’information tue l’histoire.

 

Une réflexion au sujet de « Trop d’information »

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