Témoigner, s’exprimer, lutter

La publication Outsider de ce mois est un peu spéciale, puisque j’y suis crédité en tant que monteur. Voyage au Bout de Bihr est un recueil de dessins de mon père, Bernard Munier, ouvrier à l’usine Bihr à Uriménil, dans les Vosges.

Bernar Munier :
Voyage au Bout de Bihr raconte les dernières semaines de l’entreprise Bihr avant la liquidation. Nous nous sommes aperçu en partant que d’autres personnes soutenaient notre action et que les problèmes que nous avons subis étaient les mêmes dans chaque entreprise qui a connu notre situation.

voyage au bout de bihr

Thomas Munier :
De quand date le premier dessin sur Bihr ?

Bernard Munier :
Il a été fait en décembre 2011. Pendant 5 mois, les dessins étaient affichés quelques heures puis je les détruisais pour éviter les sanctions.
Devant l’intérêt de certains salariés, je les ai ensuite distribués. En octobre 2012, lors de la première comparution au tribunal, j’en ai laissé plusieurs affichés. La direction les a détruits ou décrochés et émis des menaces de sanction.
Jusqu’en noël 2012, j’ai continué à faire des dessins que je distribuais au « fan club ».
Vers le 15 janvier 2013, alors que l’entreprise n’avait plus que quelques jours à vivre, en accord avec un collègue ses dessins ont été publiés sur Facebook.

Thomas Munier :
Au départ les dessins étaient détruits ou donnés…

Bernard Munier :
J’en ai conservé quelques uns sur plusieurs centaines. deux ou trois des premiers dessins ont été photographiés pour être mis dans « Les dessins du loup » sur Facebook. Beaucoup de dessins étaient impublibables. Trop osés, trop private joke ou trop mal dessinés.
Je ne les conservais pas à cause de la censure, je ne pensais pas que ça pouvait avoir un intérêt de les garder car c’était d’un niveau artistique primaire. Ces dessins étaient faits pour faire rigoler les gens, ils étaient contents si je les leur donnais.

Thomas Munier :
Avais-tu déjà dessiné avant ?

Bernard Munier :
J’ai toujours prétendu que je ne savais dessiner que des bonshommes têtards. Après mon AVC (en 2008), ma fille m’a incité à faire un dessin par jours pendant mes dix mois de rééducation puis j’ai arrêté.
Suite à une accusation d’un contremaître qui nous traitait d’illettrés, j’ai dessiné un cancre avec le bonnet d’âne et cette légende : « Y a-t-il assez de coins dans la salle feuillard pour chacun de nous ? »

Thomas Munier :
Pourquoi choisir ce mode d’expression pour parler de la situation à Bihr ?

Bernard Munier :
Je ne sais pas. Cela s’est trouvé comme ça. Les dirigeants étaient tellement cons, ça me donnait des images plein la tête. Je voulais dénoncer la situation de mensonge, d’hypocrisie, d’aveuglement. J’avais toujours vingt images d’avance par rapport à la situation. Ils auraient été moins cons, je n’aurais rien eu à dire.

Thomas Munier :
Aujourd’hui on fait ce livre avec les premiers dessins…

Bernard Munier :
Ils ont été faits pendant les dernières semaines de Bihr. Les plus vieux dessins relatent l’amorce du licenciement début juin 2012.

Thomas Munier :
Pourquoi avoir fait un livre ?

Bernard Munier :
Je voulais garder une trace et que certaines institutions (mairies, préfecture…) puissent avoir un témoignage de ce qui avait été fait, quelque chose de plus concret qu’un lien sur Facebook. Et parce que plein de personnes demandaient à récupérer les dessins. Nous verrons si elle commandent le livre.

Thomas Munier :
Une fois arrivé au bout de Bihr, il y a un autre voyage…

Bernard Munier :
On a publié sur Facebook « Le Tribunal », qui raconte sous la forme d’heroic-fantasy le jour où le tribunal a annoncé la liquidation.
Après le tribunal (31 janvier 2013), on a été mis en liquidation. Période jusqu’au 28 février 2013 où on était ni chèvre ni chou, en attente de licenciement. J’ai fait quelques dessins sur cette période que j’appelle « Pôle Emploi ». Je vais voir avec mon photographe, Yannick Hugny, si on peut les publier sur Facebook.
Si Bihr n’existe plus, l’envie de dessiner est de plus en plus grande. J’ai créé un site, Frères Humains. A partir du mois d’avril, je veux y sortir une nouvelle série de dessins pour raconter le chômage, et surtout les chômeurs, et surtout les chômeuses. Le plume ne va pas où on veut mais où elle veut aller.

Thomas Munier :
 Je vais conclure avec ma marotte personnelle. Quand on est auteur, on fait souvent œuvre de folklore. Je pense que Voyage au bout de Bihr fait partie du folklore de la désindustrialisation et du chômage…

Bernard Munier :
Depuis que je suis salarié, j’ai toujours eu le chômage au-dessus de ma tête. Et 22 ans après, c’est arrivé. En 1976, quand je suis entré dans la vie active, il y avait 600 000 chômeurs. Et maintenant, il y a 3 millions. Pourtant, on a toujours besoin de trouver du travail.
Depuis 1976, en France on est retombé dans une société féodale. Il n’y a plus aucune évolution sociale. Le pauvre restera pauvre, toujours à la merci d’un licenciement. Alors qu’en 1976, on pouvait espérer entrer par la petite porte et en sortir par la grande.

Le livre est disponible en version ebook gratuite et en impression à la demande.
Retrouvez les dessins du loup sur la page Facebook Sauvons Bihr Uriménil. et sur le blog Frères Humains.

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