Relationnel et modèle économique

Si nous avons déduit que dans la créativité, le relationnel est important, qu’en déduire pour son modèle économique ?

Comme c’est dans notre culture, comme c’est le modèle de réussite qui nous saute aux yeux, nous pouvons penser que pour générer un revenus, l’art est soumis à la même logique que les autres activités économiques : la logique industrielle.

Ainsi, seuls les romanciers auteurs de best-seller peuvent vivre de leur plume, les plus grands dessinateurs voient leurs œuvres dupliquées sous forme de posters dans toutes les carteries, et le summum de la rentabilité pour un groupe de musique et de vendre sa musique pour une série ou une publicité.

Ceci implique de dupliquer son art à l’échelle industrielle, avec une marge pour l’auteur faible par unité (parce que les bénéfices sont partagés entre une pléthore d’intermédiaires). Cela peut être très bénéfique pour l’œuvre dans le sens où elle est diffusée au plus grand nombre à des prix abordables (prix fixe du livre, port gratuit sur amazon.fr) et dégressifs avec le temps (promo sur les disques, marché du livre d’occasion). Cela n’est bénéfique pour l’auteur, au sens du revenu, que s’il vend en très grosses quantités. Un roman vendu à 20 €, 10% du bénéfice éditeur revenant à l’auteur, ça fait environ 1 € par livre. Pour arriver à un revenu de 20000 € / an, il faut vendre 20 000 livres.

C’est un chiffre énorme. D’emblée, en francophonie, il interdit de vivre de leur plume tous les auteurs de la littérature de genre (SF, fantasy…) et du jeu de rôle. A part peut-être les auteurs les plus immenses, les quelques francophones qui trustent les têtes de vente chez Bragelonne et consorts. Et encore pour ceux-là, point de salut à moins de pénétrer le marché international. Et tous les autres, condamnés par ce système à écrire quasiment sans revenu.

Pour les autres « grand public », le pari reste de taille. D’après le Figaro.fr, en 2013, les dix auteurs francophones les plus vendus en France trustent un cinquième des ventes, vendant chacun entre un demi et un million et demi d’exemplaires l’année. Logique pyramidale d’un système capitaliste qui n’ira qu’en s’empirant. Au sommet de la pyramide, des artistes hyper-riches, et sinon une immensité d’artistes pauvres.

Je ne tiens pas à dénigrer ce système. Les auteurs qui y participent le font en connaissance de cause. La plupart ne cherchent pas à vivre de leur plume. Les autres rêvent en vain. Ceux qui triomphent dans ce système sont sans doute tellement doués, réseautés et bosseurs qu’ils auraient aussi bien pu faire fortune en vendant des cocottes en papier.

L’autre problème est qu’accéder à un revenu par ce système va d’emblée impacter le relationnel. Si on vent 20000 exemplaires à l’année, en supposant qu’un acheteur sur dix souhaite communiquer avec vous (et dans mon cas, le ratio est nettement plus élevé), comment communiquer avec 2000 lecteurs ? Réponse : impossible. Fatalement il faut faire le tri. Seul ceux qui ont eu la patience de faire la queue pendant une heure en salon vont pouvoir vous parler. Vous ne pouvez pas répondre à tout votre courrier. Vous ne pouvez pas vous permettre de consacrer plus de quelques minutes par an à chacun. Ou vous vous réservez pour un pré carré de fans VIP qui a le privilège de votre attention.

Vous écrivez des livres pour 20 000 fantômes.

Pour réconcilier une activité artistique qui rémunère à temps plein et un engagement relationnel plus sincère avec son public, ne peut-on pas inverser cette logique industrielle ?

Construire un modèle économique qui permette de vivre avec un public de 500 personnes, peut-être moins ?

A l’heure actuelle, je ne vois qu’une façon : l’indépendance économique, et l’artisanat (mais je suis à votre écoute si vous avez d’autres modèles). Fabriquer ses propres livres. Pratiquer le prix libre, le patronage ou le financement participatif, en misant sur l’idée que le public financera autant l’œuvre que l’auteur. Communiquer en viral, proche de son public. Penser qu’une œuvre s’adressant à seulement quelques personnes a autant de valeur économique, sinon davantage, qu’une œuvre de masse. Produire des œuvres de luxe, mais de ce luxe que chacun peut s’offrir s’il en a envie. Réduire ses besoins financiers par la simplicité volontaire. Et des tonnes d’autres idées qui seront développées dans un prochain article.

Cessons de chercher à vendre le plus. Cherchons à vendre le moins, à atteindre une proximité avec chaque lecteur. Restons accessibles, car après tout, nous sommes égaux à notre public, il a autant à nous apporter que nous avons à lui apporter, nous ne sommes pas des génie perchés dans une tour d’ivoire que seuls les fans les plus persévérants sur des milliers peuvent espérer approcher, et même si nous le voulions, nous n’avons quasiment aucune chance de le devenir.

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