Qu’est-ce que créer ?

Un article invité par Hervé Petit.Psychologue, formateur, et auteur du Blog Psychologie.

Créer est un processus complexe où interagissent les niveaux biologiques, cognitifs, psychologiques et sociaux, traversés de déterminants génétiques et du flux indistinct des pulsions secrètes. Décrit comme une souffrance, un besoin, un plaisir anodin, intense ou comme suprême accomplissement, créer ne se laisse en outre pas facilement enfermer dans une boîte.
Mais prenons les choses par le début.

Tout d’abord, il faut savoir que créer c’est avoir un petit grain de folie. Ainsi, si l’on considère les cinq traits de personnalité indépendants dont sont issus tous les autres, les créatifs ont plus fréquemment les cinq de façon importante, voire présentent certaines contradictions telle la coexistence de traits intro et extravertis (1). Ceci à l’inverse du reste de la population où l’on retrouve essentiellement des structures cohérentes axées sur deux ou trois traits.

Ensuite, créer c’est parfois avoir un gros grain de folie. Les troubles de l’humeur (dépression notamment) et certaines pathologies psychiatriques (schizophrénie et troubles bipolaires) sont plus fréquents chez les individus ayant une activité professionnelle de type créative ou des loisirs créatifs leur prenant beaucoup de temps (2). De plus, quand il y a cooccurrence de l’activité créatrice et du trouble psychiatrique, un facteur familial est souvent à l’œuvre (3). Cela ne signifie pas cependant qu’il faille avoir un entonnoir sur la tête pour créer, ni que ceux qui créent en ont obligatoirement un, même bien caché. Mais pour comprendre cela, il faut savoir qu’au niveau cognitif et neuropsychologique, la capacité à créer a deux faces.

La première est le côté « cheval fou » de la créativité : avoir beaucoup d’idées dans la conscience. Cela s’appuie sur la capacité de désinhibition (pour ne pas réfréner les informations), une sensibilité attentionnelle à la nouveauté et une hyperconnectivité neurale, laquelle augmente la perception de relations entre des éléments disparates (4). Tout ceci provient principalement de facteurs d’origine biologique et génétiques et s’observe également dans les pathologies psychiatriques de type schizophrénie. Rappelez-vous Russell Crowe dans Un homme d’exception.

La seconde face de la créativité est de pouvoir produire des idées nouvelles. Celle-ci s’appuie sur des capacités plus transversales comme le QI, une mémoire de travail importante (pouvoir retenir et organiser rapidement de nombreuses informations en mémoire à court terme) et une bonne inhibition mentale (facilité à ne pas se focaliser sur les réponses dominantes qui arrivent à la conscience quand on réfléchit à un problème) (5). Ces capacités pour leur part sont protectrices. Ce sont les rênes du cheval fou : elles encadrent les débordements.

Ceci étant, la psychologie cognitive décrit ce qui permet de distinguer une personne créative d’une l’étant moins en termes de capacités. Elle le fait en outre sur le versant de la « petite créativité » : celle de la production d’idées nouvelles face à un problème. Ce n’est pas un opéra de Mozart ni une toile de Raphaël, mais ce n’est pas rien pour autant.

Pas rien pour soi, car le développement de l’intelligence chez l’enfant s’appuie beaucoup sur ce mécanisme créatif dit alors d’ « accomodation ». Celui-ci nous permet de franchir des paliers intellectuels successifs en découvrant de nouvelles façons d’interagir avec notre environnement et de le conceptualiser selon des modalités inédites (6). Par exemple en découvrant que l’on peut saisir plus de choses avec deux mains plutôt qu’une seule, qu’un élément peut en représenter un autre ou que l’on peut classer ce qui nous entoure selon des critères. Notre capacité à élaborer des solutions nouvelles va ainsi nous structurer nous-mêmes comme création au cours de l’enfance. En outre, elle aura des conséquences fonctionnelles, pourrait-on dire, tout au long de la vie et dans tous ses domaines. Car dès que l’on découvre une nouvelle façon d’agir, on augmente nos potentialités, et donc l’étendue des mondes auxquels nous avons accès.

Pas rien pour l’Humanité non plus car les petites créativités des uns nous ont tout de même donné la maîtrise du feu, l’agriculture, la roue, l’écriture, la logique, l’imprimerie ou l’électricité. Ces créations et bien d’autres sont à présent inscrites dans notre réalité, qu’elle soit cognitive, matérielle ou sociale. La « petite créativité » est donc aussi celle des grands génies conceptuels, scientifiques et de l’ingénierie.
Cependant elle se distingue de la « grande créativité » qui, au-delà de la capacité à créer, nous parle du désir de créer. Elle nous entraîne alors du côté de la psychanalyse et de la production d’idées nouvelles se déployant dans le champ artistique.

Chez Freud, la création est un destin de pulsion : celui de la sublimation (7). Grosso modo nous sommes emplis de pulsions sauvages inconscientes que nous ne pouvons réaliser. Nous avons en effet bien intégré que la Société ne serait pas trop d’accord. C’est emmerdant comme tout, je vous l’accorde. Aussi certaines personnes plutôt que d’égorger leur patron vont-elles utiliser l’art pour extérioriser cette tension en couchant sur le papier démons et merveilles. C’est ça la sublimation : on détourne la pulsion pour atteindre un but socialement acceptable. La Société et toutes ses contraintes participe donc du processus créatif, notamment chez les personnes psychologiquement fragiles, ou ayant subi des pertes précoces (8). En effet, chez ces dernières, les rejets sociaux stimulent la production (9). La création artistique a alors une fonction adaptative, et dépasse ainsi un simple désir de reconnaissance sociale. Cela explique les productions cathartiques faites « pour soi », parce qu’on en avait « besoin », et rangées ensuite au fond du grenier ou du PC.

Et en cela, la création artistique prend parfaitement sa place comme activité thérapeutique, quelque part entre le psy et le chocolat. A ceci près, très léger détail, que si le chocolat se périme et le psy part à la retraite, toute création artistique est potentiellement immortelle.

1. Pavitra, K. S., Chandrashekar, C. ., & Choudhury, P. (2007). Creativity and mental health: A profile of writers and musicians. Indian Journal of Psychiatry, 49(1), 3443.
2. Andreasen, N. (2008). The relationship between creativity and mood disorders. Dialogues in Clinical Neurosciences, 10(2), 251255.
3. Kyaga, S., Lichtenstein, P., Boman, M., Hultman, C., Langström, N., & Landèn, M. (2011). Creativity and mental disorder: family study of 300,000 people with severe mental disorder. British Journal of Psychiatry, 199(5), 373379.
4. Benedek, M., Frantz, F., Heene, M., & Neubauer, A. C. (2012). Differential effects of cognitive inhibition and intelligence on creativity. Personality and Individual Differences, 53-334(4), 480485.
5. Carson, S. (2011). Creativity and psychopathology: a shared vulnerability model. Canadian Journal of Psychiatry, 56(3), 144153.
6. Piaget, J. (1991). La naissance de l’intelligence chez l’enfant (9e éd.). Neuchâtel: Delachaux & Niestle.
7. Freud, S. (1986). Metapsychologie. Paris: Gallimard.
8. Simonton, D. (2000). Creativity: Cognitive, personal, devlopmental, and social aspects. American Psychologist, 55, 151158.
9. Akinola, M., & Mendes, W. (2008). The Dark Side of Creativity: Biological Vulnerability and Negative Emotions Lead to Greater Artistic Creativity. Personality and Social Psychology Bulletin, 34(12), 16771686.em

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *