Prenez la couronne

Nous avons souvent des scrupules à nous lancer dans de nouvelles formes de créativité, de nouveaux projets, de nouveaux médias, ou à mener à bout des œuvres qui soient vraiment ambitieuses.

Les excuses rationnelles sont faciles à trouver : je ne veux pas me disperser, je n’y connais rien, je n’ai pas le matériel, je n’ai pas le temps, je vais échouer, d’autres ont déjà investi cet art et y excellent plus que je ne le ferai jamais, ou encore d’autres détiennent déjà le succès et ne me le céderont pas.

Ces arguments de la raison tiennent-ils longtemps face aux arguments du coeur ?

+ Je ne veux pas me disperser : Quels sont les projets en cours qui nous empêchent d’en démarrer de nouveaux ? Nous accaparent-ils à l’instant ? Nous accaparent-ils à temps plein ? Ne sont-ils pas terminés ? Avons-nous encore envie, je veux dire pas d’une envie raisonnable, mais d’une envie viscérale ? Est-ce que nous ne gâchons pas notre temps à réaliser nos rêves du passé alors qu’il est urgent de réaliser nos rêves d’aujourd’hui ? Ces nouveaux projets ne sont-ils pas des rêves encore plus anciens, trop longtemps reportés à demain ?

+ Je n’y connais rien : N’est-ce pas justement pour cela que ce nouveau projet est fascinant ? N’est-ce pas là une formidable occasion d’apprendre ? Faut-il vraiment connaître tant de choses ? Ne peut-on pas un petit peu commencer, la plus petite unité possible, sans connaissance préalable, du moins sans rien de plus quelques connaissances, celles que notre curiosité a déjà accumulées, qui nous ont donné envie de faire naître ce projet ? Nous pouvons passer un long moment à nous documenter, mais ne pouvons-nous pas d’abord commencer à pratiquer, nous donner la chance de faire des erreurs pour apprendre, puis nous documenter de loin en loin quand le besoin s’en fait vraiment sortir ? Pour citer Lao-Tseu, « Un voyage de mille lieues a commencé par un pas. ». Et même ce premier pas est fascinant.

+ Je n’ai pas le matériel : Allons bon, puisque de toute façon nous n’avons pas les connaissances, ne pouvons-nous pas commencer la plus petite unité possible sans rien acheter de nouveau ? Pour faire mon premier livre artisanal, j’ai pris un de mes livres sorti de l’imprimeur, je l’ai décortiqué, et je l’ai à nouveau relié avec du fil de couture emprunté à mon épouse, et j’ai collé la couverture avec du scotch double face. Et figurez-vous que même ce premier livre artisanal, je l’ai vendu. Ensuite, il est toujours temps d’acheter du nouveau matériel au coup par coup, en acheter peu mais acheter de la bonne qualité, et n’acheter que du matériel que nous sommes prêts à utiliser dans l’instant. Ne nous laissons pas impressionner par des experts qui accumulent des monceaux de matériel. Qu’est-ce qui leur est vraiment utile au final ? Qu’est-ce qui relève de la collectionite ? Je connais une illustratrice brillante qui possède 3000 crayons et n’en utilise qu’une vingtaine, les plus usagés.

+ Je n’ai pas le temps : Puisque nous n’avons ni les connaissances ni le matériel, nous faut-il tellement de temps pour réaliser la plus petite unité possible ? Puisque ce projet nous tient à cœur, ne pouvons-nous pas en mettre un autre entre parenthèses, en considérer un autre comme fini ? Ne pouvons-nous pas trouver une synergie entre nos différents projets, pour les réaliser ensemble au sein d’un seul méta-projet ? Consacrons-nous vraiment autant de temps qu’il nous est possible à ce qui est vraiment important ?

+ Je vais échouer : Bien sûr. D’une parce que c’est nous qui définissons les critères de notre échec, et par conséquent, il nous est facile de considérer que nous avons échoués. C’est notre mental qui rend l’échec possible. De deux parce que nous allons forcément commettre des erreurs, des énormes erreurs qui nous feront rougir et des petites erreurs que seuls nous verrons. Des erreurs qui seront de belles inventions, et des erreurs qui nous obligeront à tout jeter au rebut pour recommencer. Mais chacune de ces erreurs nous fera apprendre. Chacune de ces erreurs sera un des plaisirs qui feront que c’est le chemin qui est important. Aimons les obstacles, car ils font partie du chemin. Nous ne savons pas comment nous en sortir. Pourtant la solution est toute simple : n’abandonnons pas. Alors, tout nous sera accordé.

+ D’autres ont déjà investi cet art et y excellent plus que je ne le ferai jamais : Ce qui est important, ce n’est pas que nous excellions dans un art, c’est que nous le pratiquions. Ce qui est important, c’est que nous nous exprimions. Et le plus doué de nos pairs ne peut pas dire ce que nous avons à dire. De surcroît, l’excellence, c’est nous qui la définissons. C’est nous qui choisissons les critères pour dire qu’un tel est meilleur que nous. C’est nous qui décidons que l’excellence est requise pour avoir le droit de s’exprimer, pour que çà vaille la peine de s’exprimer. Peut-être que nous envions l’excellence d’un pair, mais envions-nous les sacrifices qu’il a dû faire pour y parvenir, envions-nous les souffrances qui sont à l’origine de son œuvre, envions-nous vraiment son œuvre ? N’avons-nous pas en nous une œuvre singulière, que seul nous pouvons porter ? N’y a-t-il pas quelqu’un qui l’attend ? Quelques uns, soyons-en persuadé. Et nous, en premier lieu. Nous trouvons nos œuvres géniales parce qu’elles rassemblent tous les éléments que nous recherchons. Elles peuvent être imparfaites, rudimentaires, incohérentes, laides, naïves. Elles nous parlent. Elles nous attendaient. Et elles sont prêtes à être remodelées pour devenir au fil du temps, de nouveaux critères d’excellence. Nous ne sommes pas le plus doué, et jamais ça ne devrait nous empêcher de créer.

+ D’autres détiennent déjà le succès et ne me le céderont pas : Encore une fois, c’est nous qui définissons les critères du succès et qui le distribuons mentalement à l’un ou à l’autre. Encore une fois, si nous envions le succès d’un de nos pairs, envions-nous la totalité de sa situation ? Un tel est admiré par des millions, mais ce qui compte vraiment, c’est l’émotion que seul nous pouvons provoquer sur nos proches. Et si le succès, c’est l’argent, si le succès, c’est la célébrité, qu’est-ce que cela a à voir avec la créativité ? Qu’est-ce qui nous est strictement nécessaire pour que notre vie ait un sens ? La créativité, la célébrité ou l’argent ? Qu’est-ce qui nous sera au final profitable ? Est-il juste de penser que les autres ne nous céderont pas leur succès ? Est-ce un objet qu’ils peuvent enfermer chez eux ? N’est-ce pas plutôt un phénomène qu’ils seraient heureux de partager ? Une énergie renouvelable qui ne demande qu’à s’étendre ? Et enfin, à quoi nous sert-il d’être jaloux du succès des autres ? N’y a-t-il pas lieu de se réjouir de voir que certains rencontrent le succès dans la discipline que nous avons choisi, n’est-ce pas encourageant pour nous ? Et puisque cette discipline nous intéresse, n’est-ce pas une chance d’avoir à notre disposition des maîtres pour nous enseigner et nous émerveiller ? N’est-ce pas une chance d’avoir des modèles à dépasser ? S’ils battent-ils pas des records, n’est-ce pas pour nous donner envie de les battre à notre tour ? Ne nous enseignent-ils pas leur art dans l’espoir que nous puissions à notre tour leur apprendre quelque chose ? Ne nous enseignent-il pas en premier lieu la chose suivante ? : Ne nous demandons pas la reconnaissance que les autres peuvent nous apporter, mais ce que nous pouvons leur offrir.

Abandonnons nos complexes et cessons de nous comparer aux autres. Lançons-nous dans de nouveaux projets, dans de nouveaux médias, dans de nouvelles aventures.

Ce qui se passe quand on essaye quelque chose de nouveau, c’est formidable. C’est l’essence de ce que nous recherchons quand nous sommes créatifs. Ce peut être une nouveauté totale, ou une minuscule nouveauté au sein de notre art, qui nous fait évoluer en permanence, qui nous maintient éveillés. La nouveauté peut nous faire peur, mais c’est une peur qui est aussi une joie. C’est l’immobilité qui devrait nous faire peur.

N’oublions pas de vivre parce que ça finira toujours trop tôt.

2 réflexions au sujet de « Prenez la couronne »

  1. Créer pour soit c’est peut-être bien mais partager c’est peut-être encore plus enrichissant.

    D’autres font les choses bien mieux que moi et pourtant je tente à mon tour de créer. Je le fait aussi pour donner aux autres l’envie de créer à leur tour et de ne pas se décourager en chemin.

    Je crée avant tout pour me faire plaisir et partager.

    Merci pour cet article intéressant.

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