Pourquoi cela en vaut la peine

Chacun de nous, dans notre parcours créatif, peut connaître un moment d’abattement. Pourquoi cela vaudrait-il la peine de continuer ? Que pouvons-nous espérer en retour de nos sacrifices, de ce temps, de cette énergie consacrée à créer ? Ne ferions-nous pas mieux de nous employer à quelque chose de plus noble, de plus valorisé, ou de plus rentable ?

Si nous écrivons du jeu de rôle, parfois nous nous disons : « A quoi bon gaspiller mon talent à écrire des jeux où on fait semblant d’être un elfe ? C’est puéril, ça n’a aucune portée. ». Mais le jeu de rôle est un medium fascinant. Il n’en est qu’à ses balbutiements. C’est un medium qui permet à chacun, pour un coût dérisoire, de créer sa propre culture. Un jour, on y jouera de tous les styles, partout, dans les maisons de retraite, dans les orphelinats, dans les bidonvilles, ce sera un remède contre la solitude, contre le tarissement de l’imaginaire, contre le manque d’empathie.

Si nous diffusons notre art en indépendant, parfois nous nous disons : « A quoi bon gaspiller mon énergie à diffuser, et promouvoir mon œuvre moi-même alors qu’un producteur ou un éditeur peut le faire mieux que moi ? ». Parce que l’indépendance redonne le pouvoir aux créatifs. Parce que l’indépendance transmet l’idée que chacun peut produire sa propre culture. Que nous n’avons pas besoin d’être cooptés, que nous pouvons nous adresser au public directement plutôt que d’attendre qu’un tiers donne son aval parce qu’il possède le culot, l’argent, le diplôme ou le média de masse.

Si nous fabriquons notre art nous-même, parfois nous nous disons : « A quoi bon gaspiller mon argent à fabriquer moi-même quelque chose qu’une chaîne de production ferait pour moi mieux, plus vite et moins cher ? ». Parce qu’en fabriquant notre art nous-même, nous réinventons l’art, un art déconnecté de la notion d’économie d’échelle, de standards, de règles. Nous participons à l’idée que chacun peut produire une œuvre d’art, quelque soit ses compétences, son milieu, son matériel, son argent.

Si nous diffusons notre œuvre gratuitement ou à prix libre, parfois nous nous disons « A quoi bon ? Je ne pourrai jamais vivre de mon art, et les gens ne s’intéresseront pas à ce que je fais s’il n’y a pas une étiquette de prix là-dessus ». Parce qu’en réinventant les modes de transmission de l’art, nous réinventons un art déconnecté de la valeur marchande, valeur marchande qui de toute façon a été détournée de la main des artistes depuis que l’art est basé sur l’économie d’échelle. Parce qu’en proposant un prix libre, nous faisons confiance au public pour soutenir l’auteur aussi bien que l’œuvre, nous redonnons le pouvoir au public d’être juge, mécène, et ami de l’auteur, nous redonnons le pouvoir aux relations humaines dans l’art. Parce qu’en diffusant tout ou une partie de notre œuvre en gratuit, nous rappelons à chacun qu’il est libre et légitime de créer, sans être obligé d’appartenir ou d’accéder à un système monétarisé. Parce que nous participons à la transition d’une société ouvrière vers une société oeuvrière.

Si nous faisons des blogs, des podcasts ou des conférences sur la créativité, parfois nous nous disons : « A quoi bon ? Tout a déjà été dit sur le sujet. Et à l’heure où le monde vit ses heures les plus sombres, quelle vanité de consacrer du temps à un tel sujet ! ». Parce qu’en échangeant sur la créativité, nous redonnons le pouvoir à chacun, nous apprenons à chacun qu’il peut s’épanouir sans accumuler argent, biens matériels ou promotion sociale. Nous donnons à chacun un blanc-seing pour s’exprimer, quelque soit son âge, son mental, son physique, ses convictions, ses compétences, son intégration dans la société. Nous permettons à chacun d’échanger avec chacun sur ses sentiments, sa vision du monde, ses projets pour le monde. Nous redonnons le pouvoir à chacun.

Si nous sommes un créatif isolé, parfois nous nous disons : « A quoi bon ? A moi tout seul, je ne vais rien changer. » Parce que chaque personne qui crée se change elle-même et son public, et ensemble, elles changent le monde.

Pourquoi cela en vaut-il la peine ? Pas seulement pour ce que nous accomplissons. Mais aussi pour ce à quoi nous prenons part.

7 réflexions au sujet de « Pourquoi cela en vaut la peine »

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