Pour en finir avec la procrastination

Comme dit précédemment, il n’y a pas une énergie, mais des énergies. Une énergie pour une activité, une énergie pour une autre.

Nous sommes soumis à la procrastination au moment où nous nous attelons à une tâche pour laquelle nous n’avons pas la bonne énergie. Nous spéculons alors sur une motivation future plus élevée. Dans dix minutes, dans une heure, demain, le mois prochain, nous aurons la bonne énergie. En attendant, nous reportons l’activité pour nous consacrer à des « activités vides » : quoique ce soit qui soit sans importance, sans enjeu, et qui nous distraie.

Voici une définition de la procrastination : reporter une activité importante pour se consacrer à une activité sans importance. Chacun a une définition différente d’une activité importante, chacun a une procrastination différente.

La procrastination relève d’un pari, celui que nous retrouverons la bonne énergie plus tard et qu’en attendant, mieux vaut se consacrer à une activité sans importance. Une activité vide : vide d’enjeu, vide d’effort, vide de sens.

Pour y remédier, nous devons rester dans le présent. Le futur est imprévisible. Si nous réagissions comme si nous n’allions jamais retrouver la bonne énergie ? Renoncerions-nous alors si facilement à nous engager dans cette activité importante ? Supposons que nous soyons un véhicule qui s’engage dans un chemin. En ce moment, il roule à 5 km/h, mais nous savons que dans une heure, il roulera à 200 km/h. Autant tuer le temps pendant une heure plutôt que de s’engager aussitôt sur le chemin. Mais si le véhicule ne devait jamais dépasser les 5 km/h ? N’est-il pas urgent de démarrer maintenant ? Comment pouvons-nous être sûrs qu’il atteindra 200 km/h dans une heure ?

La procrastination n’est pas qu’un phénomène ponctuel. C’est aussi un phénomène global, lié au cycle de nos enthousiasmes et de nos énergies. L’enthousiasme, l’inspiration, les éclairs de génie, les moments de haute énergie nous donnent des coups de fouets créatifs, qui nous permettent de nous lancer dans de nouveaux projets. L’effet pervers, c’est qu’il est plus intéressant de provoquer des départs de feu que de mener des projets de longue haleine. Nous passons notre temps à démarrer de nouveaux projets, nous n’en aboutissons aucun. A ceci, plusieurs alternatives possibles :
+ Quand on a l’idée d’un nouveau projet, s’y consacrer corps et âme jusqu’à le mener à bien.
+ Admettre qu’un petit projet a autant d’importance qu’un grand projet : ne se consacrer qu’à des petits projets, qu’on a le pouvoir d’aboutir.
+ Admettre qu’une bonne idée peut suffire pour un projet. Mieux vaut un projet court basé sur une seule bonne idée qu’un projet long basé sur une bonne idée délayée dans un océan d’ennui. Car un projet long, ce n’est pas une bonne idée, mais mille bonnes idées.
+ Noter ses idées de nouveaux projets pour plus tard, ou les fusionner au projet actuel.
+ Ne pas les noter, pour ne pas se forcer plus tard à mettre en œuvre des projets du passé. L’énergie vient de notre motivation : ne nous forçons pas à réaliser les rêves de la personne que nous étions dans le passé. L’envie ne sera pas au rendez-vous.
+ Lâcher prise de la volonté de terminer un projet. Si à nos yeux, créer est plus important que d’aboutir, alors sauter d’un projet à l’autre nous enrichit tout autant que de rester sur le même jusqu’à la terminer. Mais soyons-en conscient, et ne nous engageons pas sur des dates limites de rendu, ou des objectifs.

Notre mode de vie nomade est aussi cause de procrastination. Au moment où nous avons la bonne énergie pour une activité, nous ne sommes pas forcément à l’endroit propice pour le faire.

Créer à domicile nous plonge aussi dans l’entre-deux. Au moment où nous sommes disponibles pour créer, nous sommes aussi disponibles pour nos proches. Que choisir ? A la rigueur, c’est un choix léger. Les deux activités sont importantes.

Il n’y a pas une énergie, mais des énergies. Quand nous n’avons pas l’énergie pour une activité importante, il suffirait de faire une autre activité importante pour laquelle nous avons l’énergie.

Mais parfois, nous ne savons pas quoi faire. C’est la grande question. A quoi employer le temps présent ? D’où vient l’ennui ?

Je vais prendre l’exemple de deux actions sans importance pour moi. Je les ai aussi appelés des inhibiteurs d’action, car ce sont des actions qui n’ont pas de terme. On peut y consacrer une journée entière.
Ces deux actions sont le grignotage (j’ai longtemps été obèse et je grignote encore aujourd’hui) et la lecture (essentiellement le vagabondage sur internet, mais quand je n’ai pas d’accès, je peux aussi m’absorber dans la lecture de magazines alors que j’aurais mieux à faire).

Et si on remplaçait l’action vide par l’écoute ? Écoute des autres, écoute de soi, écoute du monde.

L’écoute permet de se recentrer sur le présent. Elle permet de se recentrer sur le sens, elle permet de retourner à des actions importantes.

Comment rendre systématique cette substitution de l’action vide par l’écoute ?

La basse énergie pourrait bien être un faux sentiment. Elle est basée sur la comparaison : par le passé, nous avons été en haute énergie. Dans le futur, nous retrouverons cette haute énergie. Telle autre personne a plus d’énergie que nous. Se comparer aux autres ou à soi-même dans d’autre temps, c’est se fixer des défis impossibles à relever.

L’autre jour, j’ai dit à une personne : « Je ne suis pas capable de construire ma propre maison. » Il m’a répondu : « Si, tu l’es. ». Et il a raison ! J’ai deux bras, deux jambes, j’ai déjà participé à des travaux, et surtout, je peux apprendre, et je peux prendre tout le temps que je veux. Il me suffit de décider pour le faire.

Le problème, c’est de croire que nous manquons de volonté. Que la volonté, ou l’énergie, est une chose qui peut s’acquérir, mais on ne sait pas comment. C’est pourquoi aucun article sur la procrastination ne m’a aidé durablement. Parce que je cherchais à résoudre un problème qui n’existe pas.

Pour surmonter la procrastination, il nous faut des outils et des valeurs. Il faut comprendre que par définition, les actions importantes servent nos intérêts, et que les actions vides ne les servent pas.

A chaque instant, il faut se poser la question :  « Que puis-je faire en ce moment pour servir mes intérêts ? »

La procrastination, c’est ne pas s’engager dans une action importante par peur de l’échec. Il faut comprendre que l’échec n’existe pas. Être dans l’inconditionnalité. On ne s’engage pas dans une action à condition qu’elle réussisse ! On s’engage dans une action parce que c’est important d’essayer.

Nous utilisons des tricheries mentales pour surmonter la procrastination. Nous nous fixons des dates limites arbitraires, nous disposons les éléments de nos projets devant nous pour nous rappeler les actions importantes (un atelier rempli de statues ébauchées, un bureau chargé de piles de dossiers…), nous rendons ludiques ou sociales les actions importantes, nous tenons un journal de nos envies d’action vide…

Mais ça ne fonctionne pas à long terme. Nous ne trompons pas longtemps notre propre cerveau !

Je recherche une solution unique, qui fonctionne plus longtemps qu’une tricherie, et qui soit presque inconscient, un système qui ne demande pas d’efforts à entretenir.

Cette solution unique ne peut pas être une tricherie. La solution unique est forcément un état d’esprit. Pour la trouver, il faut étudier de quelle façon nous avons définitivement supprimé certaines actions vides (en ce qui me concerne, la cigarette, les jeux vidéo, une bonne partie de la lecture et du grignotage). J’ai acquis un état d’esprit qui proscrivait ces actions vides car j’ai intégré que leurs bénéfices n’étaient rien face à leurs inconvénients. J’ai réalisé que ces actions vides ne servaient pas mes intérêts.
Cela fonctionne pour des actions et pour des habitudes. C’est aussi comme ça que j’ai arrêté de manger de la viande depuis quelques semaines.

La solution unique pourrait bien être cette question : « Que puis-je faire maintenant qui serve au mieux mes intérêts ? »
+ Une action qui sert nos intérêts, c’est une action en conformité avec nos valeurs.
+ Cette question peut paraître égoïste. Mais dans La Chute, Albert Camus démontre que l’altruisme n’est qu’une forme d’égoïsme.
+ Rien ne nous empêche de chercher à servir les intérêts des autres : réaliser un travail pour lequel on s’est engagé, créer pour faire plaisir à une personne ou un public…

Donnez-moi un levier suffisant et je soulèverai le monde. Cette simple question pourrait bien être ce levier.

Si nous sombrons dans la procrastination, c’est parce qu’elle est est insidieuse. Les actions vides apportent du plaisir et servent en partie nos intérêts.
+ On peut renoncer au plaisir s’il n’est pas corrélé à nos intérêts. J’avais beaucoup de plaisir à fumer, j’ai quand même arrêté quand ça a fini par aller trop à l’encontre de mes intérêts.
+ Une action vide sert en partie nos intérêts tant que nous lui trouvons quelques bénéfices. Ainsi, je reconnais que mon vabadondage sur internet m’a constitué une culture et un réseau qui m’est souvent utile. Mais si je pousse l’analyse, le vagabondage sur internet apporte une abondance d’informations inutiles, il entraîne aussi le risque de multiplier les envies, les engagements et les projets. Bref, les bénéfices du vagabondage sur internet sont tout en bas de la hiérarchie de mes besoins actuels. En fait non, ils n’apportent aucun bénéfice. Car en ce moment, toute culture supplémentaire et toute envie supplémentaire m’encombrera sur mon chemin.

Prenons chacune de nos actions vides, et analysons-là sous le spectre de nos intérêts. Faisons-le assez souvent pour que notre d’état d’esprit change enfin.

+ Soit nous réaliserons que ces actions servent nos intérêts, qu’elles sont en fait importantes et que nous pouvons nous y consacrer sans culpablité.
+ Soit nous réaliserons que ces actions ne servent pas nos intérêts. Alors, nous pourrons les abandonner sans difficulté. Notre cerveau sera convaincu.

L’ironie, c’est que j’ai rédigé cet article à la suite d’un vagabondage sur internet qui m’a mené à la recherche d’articles sur la procrastination !

3 réflexions au sujet de « Pour en finir avec la procrastination »

  1. Ping : Créer en souffrance | Outsider

  2. Ping : Le vide | Outsider

  3. Ping : Procrastination et souffrance | Outsider

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