Œuvres individuelles et œuvres collectives

La vraie question qui m’intéresse autour de l’indépendance n’est pas la question de savoir si on travaille ou non avec un editor, un gestionnaire de droits, un commanditaire, ou un producteur.

La vraie question, c’est de savoir si on produit seul ou au sein d’une équipe. Parce que c’est un facteur qui a des conséquences créatives.

Puisqu’on en vient aux considérations créatives, je vais repartir sur l’argument « La Chapelle Sixtine et la Joconde étaient des œuvres de commande. », parce que ça va clairement au cœur de la question. La Chapelle Sixtine et la Joconde sont une œuvre collective, dans le sens où il y avait d’un côté des commanditaires et financeurs, et de l’autre un artiste ou un collectif d’artistes. Pour simplifier, la réalisation de l’œuvre implique plusieurs personnes (le commanditaire fait partie des créateurs, puisque souvent il apporte des contraintes créatives, d’où le terme de commande). Dans tout collectif, il y a un rapport de force qui va influer sur le résultat. Et on est bien d’accord pour dire que ce n’est pas forcément l’artiste principal qui est le dominé dans ce rapport de force, ainsi on peut lire que Michel-Ange a obtenu du pape de pouvoir faire une fresque plus ambitieuse que celle commandée.

Comme ce rapport de force, comme cette diversité des points de vue est forcément un facteur impactant sur l’œuvre, cela implique que l’œuvre d’une seule personne se singularise d’une œuvre collective. Elle se singularise par tous les critères. La meilleure démonstration, c’est l’art outsider.

Le pari créatif de l’indépendance, c’est de démontrer que les œuvres individuelles ont leur part dans le paysage culturel. Que ni les créateurs ni le public n’ont à s’en détourner comme étant impossibles à envisager ou indignes d’intérêt.

Le pari créatif de l’indépendance, c’est de dire que n’importe qui peut créer et diffuser une œuvre tout seul. Cela n’est pas préférable, c’est juste possible.

J’en suis à ce point de défendre la place de l’œuvre individuelle que je ne sollicite plus d’illustrateurs ou d’illustratrices. J’envisagerai toujours les collaborations, mais dans des projets dont l’aspect collectif sera recherché et assumé, ou pour répondre à la demande d’un contributeur venu me solliciter.

En quelque sorte, j’en viens à considérer que ce que je défends va au-delà du terme indépendant, et je vais lui préférer le dialogue œuvre individuelle / œuvre collective.

Ce point de vue permet d’ailleurs de redonner sa puissance à l’œuvre collective. Une fois qu’on a étudié les choses sous cet aspect, si on s’investit dans une œuvre collective, on peut avoir un regard différent, en considérant chaque acteur à sa juste valeur. Cesser, par exemple en tant qu’auteur, de considérer l’éditeur, l’illustrateur, les co-auteurs, comme des suceurs de sang, mais comme des partenaires qui chacun apportent leur vision.

Savoir si une œuvre est individuelle est collective ne donne aucune information sur ce qu’on va y trouver. On peut juste s’attendre à ce que ça soit différent. Faire du caractère individuel ou collectif un argument publicitaire est au mieux une erreur, au pire une malversation, puisque la qualité n’existe pas.

J’ai longtemps pensé que quand j’écrivais, cette question de l’indépendance n’entrait pas en ligne de compte, mais c’est faux. Cela impacte forcément mon processus créatif, comme toutes les contraintes économiques ou éthiques que je pourrais me donner par ailleurs. Me considérant comme un démonstrateur de ce que peut donner une œuvre individuelle, le fait d’illustrer mes livres moi-même a forcément un impact, par exemple.

Bien sûr, mes positions sur les œuvres individuelles et collectives sont mitigées. D’abord parce que j’envisage d’intégrer des textes de tiers dans mes livres, certes à un faible pourcentage, mais de facto l’œuvre n’est pas individuelle. Ensuite parce que je maquette à partir d’images de tiers qui me servent à faire des images composites. L’œuvre individuelle pure n’existe pas, on recycle toujours l’œuvre d’autrui. Mais je suis le seul décisionnaire. Pour les textes tiers, ce ne sont pas des commandes, ce sont des textes que certains ont écrit spontanément, et à qui je redemande la permission d’intégrer dans mes livres. Pour les images, ce ne sont pas des commandes, ce sont des images mises à disposition par leurs auteur sous licence creative commons.

De même, j’ai tout à fait envie de participer à des œuvres collectives. Je produis un corpus d’œuvres individuelles (par exemple, l’univers de Millevaux), et en basculant ce corpus dans le domaine public, j’ouvre la possibilité de collaborations directes ou indirectes avec des collectifs pour produire des œuvres dérivées :

+ pour ce qui est de l’existant :

    • un supplément Millevaux motorisé par une licence sous copyright : Millevaux Sombre.
    • Trois jeux de rôles sur Millevaux que sont Les Remémorants de Steve Jakoubovitch, Millevaux Hex de Dino Van Bedt, Millevaux : Âge de Pierre par Michel Poupart.
    • Un hack médiéval-fantastique asiatique d’Inflorenza : Le Monde des Brumes par Olivier Semillou
    • Une nouvelle dans l’univers de Millevaux : Le Porte-Bonheur, par Dino Van Bedt
    • Des scénarios génériques dans l’univers de Millevaux : Briare et Lahg par Michel Poupart
    • Un album musical inspiré de Millevaux : A Night in the woods, par Dino Van Bedt.

      + Pour ce qui est des possibilités : des œuvres audiovisuelles inspirées de Millevaux, une version de Millevaux produite par un éditeur…

 

Je garde une tendance à cloisonner. Si le caractère individuel ou collectif garde un impact important sur le processus créatif, la plupart du temps quand je travaille, je me préoccupe d’autre chose. Si je travaille sur un jeu, je vais penser au game design, pas au modèle économique ou à la composition de l’équipe. Et le game design, je peux en parler avec des joueurs, des lecteurs, des auteurs de jeux indépendants, des auteurs de jeux édités, je peux écouter des podcasts, je peux aller voir ce que si fait dans d’autres médias, je peux aller chercher la réflexion partout, bien au-delà du seul axe individuel/collectif. Et si mes objectifs de game design nécessitent que je forme une équipe, je forme une équipe.

Je pense qu’il faut être capable de se libérer de ses propres convictions, c’est fertile d’un point de vue créatif. On peut produire des œuvres individuelles un jour, et se tourner vers le collectif le lendemain, pour correspondre à de nouveaux besoins créatifs, sociaux, financiers…

Pour ma part, la raison principale pour laquelle je produis des œuvres individuelles est sans doute parce que je suis un sociopathe, que je veux pouvoir produire vite et développer mes obsessions comme je l’entends. Des raisons très égoïstes au final, et qui peuvent très bien évoluer avec le temps. La personne que je serai dans cinq ans n’aura aucun compte à rendre avec la personne que je suis aujourd’hui.

Si dans cinq ans j’ai besoin de m’épanouir au sein d’un collectif, je le ferai. Je préfère conserver une flexibilité mentale et sacrifier le militantisme.

2 réflexions au sujet de « Œuvres individuelles et œuvres collectives »

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