Myxine, un conte pour guérir

Outsider : Bonjour Claire et Morgane ! Après avoir publié le conte thérapeutique Ipono et les sacs de douleur, vous revoilà avec un nouveau conte, Myxine, qui propose cette fois un tout autre univers. Comment est né ce nouveau projet ?

Claire Munier :

Cette fois ci, c’est Morgane qui m’a confié son projet, qui est également dans la lignée du conte thérapeutique. J’ai aimé l’idée de devoir m’adapter à son univers, cette fois ci destiné au public adolescent et adulte. Cela m’a permis de développer un style tout autre qu’Ipono, mais aussi d’exprimer d’autres émotions à travers le dessin.

Morgane Miltgen :

Après Ipono, j’avais envie de faire part d’un petit peu de ma vie dans ce livre. Quand on écrit, on laisse une part de son âme dans les mots. J’y ai laissé un petit bout en écrivant l’histoire d’Ipono, et avec Myxine, j’ai plus exploité et fais découvrir aux autres mon univers.

Outsider : Vous avez dit que Myxine est un conte destiné aux ados et aux adultes. Quel sujet aborde-t-il ?

Claire Munier :

Myxine est un livre sombre qui raconte l’histoire du lien très fort (je dirais même fusionnel) entre un frère et une sœur qu’un destin funeste va tenter de rompre. Le sujet de fond est quelque chose de très dur, puisqu’il parle de l’addiction à la drogue et du processus destructeur que cela implique. Son texte m’a beaucoup touché et moi qui suis art-thérapeute, je trouve qu’il peut permettre d’échanger plus facilement sur ce problème auprès des jeunes et des adultes, autant pour sensibiliser que pour exprimer toute la détresse que cela représente. Dans le livre, on assiste à la descente aux enfers de Myxine, tandis que sa sœur Kaxine, armée d’un amour sans limite, va tout faire pour le sauver…

Morgane Miltgen :

Myxine évoque surtout la perte d’un être cher et la souffrance endurée par chacun d’entre eux. Il y a tellement d’accidents de la vie qui peuvent entraîner la perte d’une personne pour qui l’on voue un amour fraternel fort. On ne connaît cette douleur que lorsqu’on la vit. Le but de ce conte, c’est de montrer qu’il n’y a pas un être qui souffre plus que l’autre. On souffre d’avoir perdu, mais l’on souffre autant de s’être perdu. Ceux qui souffrent pensent souvent que l’autre est devenu trop égoïste pour ça.

Outsider : Quel univers graphique trouve t-on dans Myxine pour illustrer un tel sujet ?

Claire Munier :

Les illustrations de Myxine sont réalisées à l’encre de chine, en lavis ou à la plume. Dans certaines illustrations viennent s’ajouter de l’encre rouge. Les titres des chapitres ont été également calligraphiés à la main. L’univers est sombre, torturé et hypersensible, à l’image de l’histoire. Ce style m’a paru propice à la raconter fidèlement. J’ai réalisé des dessins que je pourrais qualifier de totalement « émotionnels ». Par exemple, je me suis rendue compte à l’issue du travail que les visages de Myxine et de Kaxine vieillissaient malgré moi au fil des illustrations, comme éprouvés par les événements. Tout comme on peut remarquer que, même sur la couverture, Myxine porte une sorte de fêlure dans le regard, alors que celui de Kaxine paraît plutôt serein…
Le dessin instaure une sorte de dialogue avec l’écriture… C’est comme si je disais à Morgane, « Là tu vois, j’ai dessiné ça parce que c’est ça que je comprend et c’est comme ça que je ressens ton texte. » C’est un exercice que j’ai pratiqué avec respect et sensibilité, c’est en quelque sorte très épidermique. Les images viennent d’une interprétation directe du texte. Je n’ai pas recherché d’inspiration ou de modèles ailleurs. Les arbres, les visages, la technique semblent s’être profilés naturellement.
J’ai beaucoup aimé traduire l’univers de Morgane, il a fait appel à mon propre côté obscur avec ce qu’il comporte de déchirures.

Morgane Miltgen :

Claire m’a proposé d’utiliser les encres et des techniques qu’elle maîtrise magnifiquement bien. Je suis contente du rendu et de la finesse des dessins. Je sais qu’il est difficile d’entrer et d’exploiter l’univers de quelqu’un d’autre que soi-même, et je trouve que Claire a su rendre la sensibilité des mots dans son trait.

Outsider : Avec Ipono et les sacs de douleur, puis maintenant avec Myxine, vous utilisez le conte, que vous qualifiez de thérapeutique, pour aborder des sujets délicats comme la douleur ou la drogue. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet aspect ?

Claire Munier :

L’écriture tout comme le dessin ou la peinture sont des moyens privilégiés d’ exprimer des sentiments que l’on ne peut pas forcement exprimer en tant normal, faute de trouver les mots, par pudeur ou par peur d’être jugé. Ces deux moyens utilisent le symbole, l’imaginaire. En exprimant d’une façon détournée et imagée une réalité trop crue, on peut la rendre supportable et il peut être plus facile de l’accepter et de la reconnaître, tant pour l’auteur que le récepteur.
Le conte permet de tout dire et de réaliser un travail de distanciation et de réflexion face à des sujets douloureux. En cela, il peut être un outil thérapeutique puissant pour de nombreuses personnes et de surcroît dans des milieux de soin.
Nos contes marquent une réelle volonté d’apporter des réflexions approfondies sur des sujets existentiels, tout en ne perdant pas de vue l’aspect fictif et/ou merveilleux (et donc «distrayant) qui les rendent accessibles au plus grand nombre. C’est pour cela que nous disons souvent avec Morgane que nos ouvrages comportent différents niveaux de lecture. Chacun , qu’il soit enfant, ado ou adultes,reçoit ce qu’il a envie, ou ce qu’il peut recevoir.

Morgane Miltgen :

Un conte est thérapeutique par nature, il nous apprend toujours quelque chose et parfois, on a besoin d’un conte pour avancer. Pour ces deux contes, il n’y a pas de grand méchant loup et de gentil petit chaperon rouge. Il y a des être qui se retrouvent dans une situation ou une autre, qu’ils ont choisi ou non. Savent-ils eux-même s’ils sont dans une bonne situation ? Je ne sais pas moi-même si j’y suis ou non. On pense toujours prendre le bon chemin, éviter la forêt sombre. Mais s’est-on déjà posé au bord du senti pour se demander objectivement, loin de nos pensées et de nos convictions : « Suis-je au bon endroit au bon moment ? Fais-je mes choix pour les autres ou pour moi-même ? ». On tient tous à une philosophie de vie et c’est dur de se remettre en question. Ipono et Myxine ne font pas que remettre en question les lecteurs, ils leur permettent simplement de se poser des questions et d’en parler. Peut-être sont-ils de Sinamo sans le savoir et ils en sont ravis. Peut-être sont-ils des Sénigos à leur façon et que leur vie se déroule normalement. [Sinamo est le village qu’Ipono tente de sauver des sacs de douleur, les Sénigos sont des créatures dépendantes qui capturent Myxine]. Je ne veux pas qu’ils en changent, juste les interloquer et les faire réfléchir…

 

Myxine est disponible aux éditions Demdel.

 

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