Moins penser

Il a d’abord été question de se concentrer sur l’action en cours, de limiter ses projets et ses engagements, de moins agir, d’agir plus lentement.

Si moins agir peut signifier mieux agir, qu’en est-il de moins penser ?

Je suppose que c’est impossible de s’arrêter complètement de penser. J’imagine en revanche qu’on puisse penser moins intensément, moins souvent, moins réfléchir.

Ce blog fourmille de conseils pour penser en permanence à ses travaux créatifs. Car c’est mon mode de fonctionnement par défaut. Dès que j’ai un moment de calme ou de solitude, j’occupe mes pensées avec mes projets de livres. J’ai entretenu ce phénomène en notant toutes mes idées. Il fut un temps où j’avais des carnets de notes disséminés à divers endroits stratégiques. Il fut un temps où je m’imposais dix minutes de brainstorming par jour, feuille et crayon en main. J’étais également en veille documentaire permanente. Lors de ma demi-heure quotidienne de vélo d’appartement, j’écoutais des podcasts au baladeur ou je lisais. A l’époque où je méditais une demi-heure par jour, je m’interrompais souvent pour noter une idée qui me venait.

Le résultat de cette pensée permanente c’est une créativité permanente. C’est aussi un stress permanent.

C’est aussi la fameuse liste d’actions à faire, d’actions en attente, d’actions à faire un jour peut-être. C’est concevoir cent fois plus de projets qu’on ne pourrait en réaliser en une vie. C’est se focaliser sur l’idée des tâches finies et se dégoûter d’en commencer la moindre, même une action réduite à son niveau moléculaire. Car à tellement réfléchir, à tellement se projeter, impossible de ne pas voir l’interminable liste d’actions difficiles et risquées qui suivent. C’est aussi passer presque autant de temps à l’entretien du système qu’à l’action pure.

Je ne prétends surtout pas être sorti de la pensée permanente. Je commence à peine à réaliser qu’une autre voie est possible.

J’envisage une série de mesures pour moins penser.

Rendre ma diète d’informations plus rigoureuse encore. Cela signifie lire moins souvent, écouter moins de podcasts.

Ne plus noter toutes mes idées. Quand j’ai une idée, s’interroger si elle en vaut vraiment le coup avant de la noter, plutôt que de la noter en pensant qu’on va trier plus tard. Garder mon téléphone, qui me sert à me noter mes idées, dans mon sac sous zip plutôt que dans ma poche. Manière de maturer l’idée avant de la noter. Cela ne signifie surtout pas arrêter la méthode GTD. Toute action qui me paraît valoir la peine d’être faite, au moins au moment où j’en ai l’idée, je la note. Entretenir un tableau de bord GTD m’a permis d’externaliser ma mémoire. Cette expérience cybernétique est encore aujourd’hui un gain exceptionnel. Si on ne pratique pas cette méthode, la seule façon d’avoir l’esprit comme de l’eau, c’est de n’avoir jamais qu’une seule tâche à accomplir. C’est quelque chose de prodigieux, je l’ai même atteint pendant quelques semaines dans mon travail salarié, mais c’est très difficile à atteindre, encore plus si on le recherche volontairement. Avoir un seul projet. La journée commence en mettant un pied à terre et tout s’enchaîne logiquement. Cela ne m’est pas réservé pour l’instant.

Profiter des moments calmes pour se concentrer sur la détente corporelle. Ne pas laisser son esprit vagabonder. Rester focalisé sur sa respiration. Sourire. Entrer dans ce flux du non-penser.

Ne jamais faire deux choses à la fois. Si je suis sur une tâche, me concentrer uniquement sur la tâche en cours.

Reprendre son tableau de bord GTD. Supprimer des actions. En supprimer encore.

Ne pas penser au futur.

J’en reviens à la pleine conscience et la gestion des priorités. Rien de nouveau sous le soleil. Mais ça m’est utile pour que la créativité reste un moyen de m’épanouir sans exclure les autres, pour que la créativité ne soit pas une source de souffrance, pour que la créativité aboutisse à la réalisation de projets de grande portée plutôt qu’à l’ébauche de mille brouillons. Même s’il est légitime de faire une œuvre d’un amalgame de brouillons. Je suis moi-même fasciné par les esquisses. Ne serait-ce pas raisonnable de ne créer que le temps où le plaisir est présent et savoir arrêter son œuvre avant qu’elle ne pèse, ceci en créant sans plan, en créant pour savoir ce qui va se passer ? Je pense surtout que de telles méthodes peuvent être appliquées pour se concentrer sur un ou deux seuls projets à la fois et les mener à bien sans jamais se lasser. Simplement être dans le geste et jamais dans l’anticipation.

Pour tout cela, chérir autant ses idées que les moments sans pensée.

6 réflexions au sujet de « Moins penser »

  1. La nature est un excellent support pour oublier de penser, rester dans la contemplation. Ces moments non-créatifs sont en réalité la source même de la créativité. Sans eux, si on ne se ressource pas, chaque nouvelle idée ne sera qu’une déformation des précédentes. En sortant du cercle des pensées, on revient à la source de tout… Et toute création redevient possible.
    Très belle réflexion, en tout cas !

    • Voilà, j’aurais pas mieux dit. Ces moments de contemplation peuvent être dans la nature, face aux fissures d’un mur, des moments d’écoute avec des proches, ou des moments de concentration dans son travail salarié ou sur une tâche quotidienne…

  2. Penser est typiquement humain. Cela ne peut amener que des créations et des projets centrer sur l’humain. Ne pas penser et continuer à créer, cela peut amener à créer autre chose. De plus profond, plus enfoui, plus animal, plus proche, plus puissant…Depuis que je penses trop je crée moins. Nieztche parlait de la pensé comme d’une maladie. Un processus de défense et non pas une affirmation positive. Il faut s’en guérir par le silence de soi et du monde. Laisser flotter les abysses, et nous laisser dévorer. Les images remplacent les mots, et puis le corps se réveille. Le cri n’est pas loin.

    • C’est sans doute quelque chose qui me sera utile pour le développement de Millevaux ! Tu me fais songer à l’écriture automatique et aux surréalistes, qui montre l’ampleur de ce qu’on peut accomplir si l’on débranche sa conscience quelques temps.

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