L’impatience

C’est bien un de mes défauts. Force est même de constater que c’est le mal du siècle. Les révolutions numériques successives et autres avatars de la modernité nous ont transformés en sprinteurs dans tous les domaines de la vie. C’est d’autant plus le mal du siècle que nous la vivons comme une vertu.

Je ne prétends pas y échapper. J’espère au moins en être conscient et je cherche à changer.

Je crois que c’est lié à deux autres problèmes. L’abondance et le désir de réussite.

Nous passons notre temps à esquiver l’abondance. Culturellement, nous sommes une civilisation de l’hyperchoix. Nous sommes saturés de médias, saturés d’informations, saturés de messages. A défaut de pouvoir choisir, je peux être tenté de tout essayer, de zapper. Sans profiter de rien, évidemment. Lorsque je lis un article sur le web, je suis déjà en train de penser à celui que je pourrais lire après. Lorsqu’il y a une page de pub à la télé, je suis déjà en train de voir ce que je pourrais faire avant que le programme reprenne.

Chacun finit par élaborer des stratégies pour esquiver cette abondance. Certains se privent de tout le temps des vacances et replongent dans un bain bouillonnant dès la rentrée. D’autres font la diète de certains stimuli. Ils démissionnent de la télé, démissionnent d’internet, démissionnent du téléphone portable. Souvent, ces personnes m’irritent quand elles ne sont pas démissionnaires du même média que moi ! Pour ma part, j’évite de suivre les actualités, je n’achète plus de bien culturel depuis deux ans, sauf à de rares occasions, si je connais l’auteur. Je ne vais plus à la médiathèque. J’ai enlevé tous mes contacts de twitter et de google +. Je ne lis aucun magazine. Je ne vais plus au cinéma, à part de temps à autre pour un film que mon épouse a envie de voir. J’ai noté deux destinations de voyage qu’il me reste à faire avant de mourir. J’envisage assez sérieusement de demander à mes proches de ne plus m’offrir de cadeaux matériels. Ces dispositions m’évitent de me faire du mal, parce que les actualités me dépriment sans m’instruire et parce que la surabondance des biens culturels parfaits me font douter de ma légitimité à produire de la culture.

Je suis heureux de ce choix. Cela m’a réconcilié avec la lecture. J’ai toujours lu, mais j’ai souvent trouvé que je n’étais pas un lecteur rapide quand je me comparais aux autres, ou j’ai trouvé qu’on me reprochait mon faible rythme de lecture. Alors, je lisais avec la culpabilité de ne pas être déjà en train de commencer le livre suivant. Je ne suis pas certain d’avoir ressenti un grand plaisir à la lecture avant de comprendre que la récompense d’un livre, ce n’est pas de l’avoir fini. Ce qui m’a aussi réconcilié avec l’idée de ne pas lire beaucoup, c’est que ce n’est pas ma vraie passion. Ma vraie passion, c’est d’écrire.

Finalement, l’impatience, la frustration ne m’ont pas quitté pour autant. Cet espace de consommation que j’ai laissé vide, la créativité a fini par le remplir. Au lieu de collectionner les CD et les DVD, j’ai collectionné les projets de livres à écrire.

Cette horreur du vide, elle est somme toute le lien entre les artistes outsider et les victimes du mode de vie contemporain.

Quand vous avez une nouvelle idée de projet, elle vous apparaît aussitôt sous sa forme finie, parfaite. L’excitation est à son comble. En fait, cette idée est infiniment plus séduisante que la réalisation. J’ai parlé précédemment du bonheur passager d’achever un projet. Le bonheur passager d’initier un projet est encore plus pernicieux.

Vous avez une idée et vous savez que pour la mener à son terme, il y a aura du travail. Alors soit vous renoncez, soit vous vous attelez à la tâche en renâclant, soit vous la notez dans cette monumentale liste de choses à faire qui peut vous empoisonner l’existence. Ce serait tellement bien si tous ces projets étaient achevés et parfaits et si cette fichue liste de choses à faire était vide.

Ce désir de réussir, ce désir d’achever, conduit à l’échec. Parce que dans le meilleur des cas vous menez les projets à bien en les traversant comme on traverse une tempête. Les yeux fermés, en retenant votre souffle, au pas de charge. Dans un moins bon cas, vous livrez quelque chose qui ne vous satisfera pas. Et dans le pire des cas, vous ne ferez juste rien. Et dans un cas encore plus affreux, vous resterez des années durant sur le même projet, sans jamais pouvoir y mettre un terme, et très certainement en n’y travaillant que par a-coups furieux.

Un livre n’est jamais fini. On ne peut pas faire un livre parfait. Chaque seconde qui passe apporte son lot de changements qui paraissent judicieux. Aucun livre n’est parfait. Aucun n’est bon, aucun n’est mauvais. Tous sont précieux à mes yeux.

Lâcher prise de l’idée finale de ce livre. Se concentrer sur la page en cours. Respirer. Oublier que c’est du travail. Se rappeler que c’est une jubilation. Une respiration. Que c’est ça, être vivant. Ce n’est ni la première idée, ni le mot Fin, ni aucune étape avant ou après. La vie, c’est maintenant.

C’est pour ça que quand j’écris cette page, j’agis dans l’état d’esprit que j’écris la meilleure page de ma carrière. Et c’est le cas. Car toutes celles précédentes ou à venir n’ont aucune importance.

2 réflexions au sujet de « L’impatience »

  1. Voilà un bel article à lire et à relire, car effectivement je crois que « l’ici et maintenant » est une philosophie à travailler, dont il faut prendre conscience, pour vivre, je veux dire réellement,pleinement. Vivre sans l’angoisse du passé et du futur, sans l’angoisse de ce qu’on n’a pas fait, de ce qu’on aurait pu faire et de ce qu’on devra faire et de ce qu’on ne pourra pas faire…Et finalement ,on est toujours nul part…. eh oh!!!réveillons nous!!!La vie c’est maintenant, oui!!!!
    A l’instant T mes pieds touchent le sol , je bois mon thé, je respire, de me rend conte de la saveur de ce que je bois , et seul ça compte… Le dessin, c’est tout à l’heure, alors n’y pensons pas…

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