L’été de l’échec

Pour commencer la saison 3 d’Outsider, je vais participer au défi viral du Summer of Fail proposé par Blog à Part. Le défi Summer of Fail consiste à rédiger un article de blog résumant ses échecs de l’année. Au passage, je vous recommande la contribution de Grégory Pogorzelski, tout à fait instructive.

J’ai déjà eu l’occasion de célébrer quelques réussites lors de mon bilan de la saison 2. Mais cette saison n’a pas été exempte de déceptions.

+ J’ai envoyé un PDF d’Inflorenza aux rédacteurs en chef des magazines Casus Belli & Jeu de Rôle Magazine. Je n’ai reçu aucune réponse, aucune suite. Pas même un accusé de réception.

+ Je me suis senti complètement débordé par mon travail de créatif. Certaines tâches ont sommeillé six mois sur mon tableau de bord dans les En Attente/assiette vide, comme le changement de thème de ce blog. Je remercie au passage Abder pour m’avoir concocté ce nouveau thème, nettement plus adapté que le précédent au contenu actuel de ce blog !
Je n’ai pas encore trouvé le bon équilibre entre ma vie créative, ma vie relationnelle et ma vie professionnelle.

+ Mes revenus d’auteur sont nettement inférieurs en terme de bénéfices et en termes de nombre de ventes par rapport à ce que je voulais quand j’ai démarré Outsider.

+ J’ai deux projets de romans assez construits : un livre de science-fiction existentielle assez étrange, et la réécriture de mon premier roman, l’heroic-fantasy Un empire à sacrifier, sous un angle mythologique et carolingien. Mais à ce jour, j’ai juste écrit une vingtaine de pages du premier et juste pris quelques notes sur le second. Alors que je n’ai jamais été aussi prolifique pour écrire du jeu de rôle, j’ai l’impression de bloquer sur l’écriture de roman, qui est pourtant une vieille compagne.

+ Je pense bien comprendre l’intérêt de vivre en pleine conscience, c’est-à-dire de vivre dans le réel plutôt que dans ses pensées. Pourtant, je reste prisonnier de mes pensées la plupart du temps. J’ai l’impression que mon instinct créatif joue contre moi, puisque ces pensées qui font prisonnier sont avant tout des esquisses de projets créatifs. Certes, je note mes idées au fur et à mesure pour qu’elles ne tournent pas en boucle, mais j’en rumine sans cesse de nouvelles tant que je ne peux pas passer à l’acte créatif. Cela m’empêche de passer du temps de qualité avec mes proches, absorbé que je suis dans mes pensées. Alors que j’ai déjà assez d’idées pour écrire pendant un an, à quoi me sert-il d’en accumuler en permanence ? J’ai su vider ma maison des objets superflus qui m’encombrent, pourquoi ne puis-je pas m’empêcher d’accumuler les idées superflues ?

Tout ceci s’apparente à des échecs. Des faux pas qui semblent ruiner les efforts entrepris. Qui peuvent donner envie d’abandonner. Les magazines les plus en vue ne s’intéresseront jamais à mes livres, je resterai dans l’anonymat. Je ne trouverai jamais l’équilibre dans ma vie, jamais la parfaite organisation, jamais le parfait contentement. Je n’aurai jamais un revenu décent avec mes livres, je suis condamné à garder un travail alimentaire ou à vivre aux crochets des autres si je le quitte. Je ne me remettrai jamais aux romans. J’ai régressé, je sais ne plus qu’écrire des jeux de rôles pour des adultes qui ne veulent pas grandir. Je n’atteindrai pas la pleine conscience. je resterai toujours dans le sommeil de mes pensées, dans le mal-être de l’inconscience. Ma créativité me rendra toujours malheureux.

Alors pourquoi je n’abandonne pas ? Parce que tout comme le succès n’existe pas, l’échec n’existe pas. Je pourrais citer l’article I failed de Leo Babauta, mais je vais prendre la peine de développer moi-même.

La créativité est un voyage. L’illusion, c’est de croire qu’il n’y a qu’un chemin rectiligne, de croire qu’il y a un point d’arrivée ou de croire qu’on ne peut rebrousser chemin quand on finit dans une impasse.

Un créatif est un archer.
Certains archers prennent un temps infini à viser, ils pensent qu’ils doivent toucher la cible du premier coup, et s’ils ne la touchent pas, ils en conçoivent une telle peine qu’ils peuvent abandonner l’exercice du tir à l’arc.
D’autres s’appliquent à leur tir, autant qu’il leur paraît nécessaire, mais s’ils n’atteignent pas la cible, ils encochent une autre flèche, et réessayent.
D’autres peuvent rater leur cible, mais ils n’en conçoivent aucune peine, car ils touchent alors une autre cible, une cible imprévue, tout aussi valable.
D’autres enfin tirent sans cible, sans viser. Ce qui leur importe, c’est l’exercice du tir à l’arc, de devenir la flèche, de devenir toutes les cibles possibles. Qu’importe l’endroit que leur flèche atteint. Ce qui compte à leurs yeux, c’est de toucher le monde.

+ Pourquoi Casus Belli et Jeu de Rôle Magazine ne m’ont pas répondu ? Parce que ni l’un ni l’autre ne sont faciles à contacter. Jetez un œil à leurs sites respectifs, et dites-moi si vous trouvez une adresse mail ou un formulaire de contact. Parce qu’ils n’appartiennent pas au même monde. Pour l’instant. J’ai envoyé un mail à Jeu de Rôle Magazine, puis relancé une seule fois. Casus Belli, j’ai relancé deux ou trois fois.
Si j’avais voulu absolument que ces deux magazines chroniquent Inflorenza, je savais comment faire. J’aurais pu multiplier les relances par mail,et harceler mes contacts qui gravitent autour de ces magazines, jusqu’à obtenir une réponse positive. Ou négative. Auquel cas j’aurais exigé des arguments, pour être sûr de donner toutes ses chances à ce projet.
Au lieu de ça, j’ai choisi de ne pas relancer outre mesure, car Inflorenza avait déjà eu son lot de médiatisation et de bouche à oreille par ailleurs.

+ Qu’importe que je me sente parfois débordé. Je sais que je suis déjà nettement mieux organisé et équilibré que je ne l’étais avant. Je sais aussi que tout va encore s’épurer avec le temps. C’est un voyage vers un état où l’intention et l’action sont synchronisés, où il n’est plus besoin de s’organiser ou de s’équilibrer, car toute notion de désordre ou de déséquilibre est acceptée comme faisant partie de l’expérience. Car l’ordre est juste l’action d’ordonner le désordre. Sans désordre, l’ordre n’existe pas.

+ Qu’importe si mes revenus d’auteur ne sont pas à la hauteur de mes espérances initiales. Je ne suis plus la personne qui a formulé ces espérances.
Se fixer des objectifs, c’est fixer des point d’arrivée arbitraires dans un voyage. C’est se donner des raisons supplémentaires d’abandonner.
Je pourrais bien ne rien gagner, est-ce que cela nuit à mon œuvre ? Est-ce que ça minore sa qualité ? Est-ce que ça doit m’empêcher d’être fier de mon travail ?
Bien sûr, cette espérance de revenu s’inscrivait dans mon projet d’être créatif à plein temps. Mais ce n’est que le début. Si je persévère, j’aurai plus de revenu. Et si je deviens créatif à plein temps, ma créativité me servira à trouver un revenu, ou à minimiser encore mes besoins financiers.

+ Qu’importe que je n’écrive pas de roman en ce moment. Ce qui m’importe, c’est l’exercice de la créativité, comme l’exercice du tir à l’arc importe à l’archer, plus que la cible.
En ce moment, j’écris du jeu de rôle et aussi un livre de non-fiction sur la créativité.
J’écrirai du roman plus tard. Ou peut-être essayerai-je encore une autre forme d’écriture. Ou peut-être trouverai-je à m’exprimer autrement que par l’écriture, comme avec les photomontages.
Le jeu de rôle n’est pas un art mineur pour écrivain raté. On est écrivain de jeu de rôle comme est écrivain de roman ou écrivain de non-fiction.
Le jeu de rôle est un art vivant, qui propose à chacun de créer se propre culture, et de vivre une expérience fictionnelle qu’aucun roman ne peut offrir, une expérience fictionnelle partagée, crée et vécue en même temps, précieuse et éphémère comme un mandala. J’écris du jeu de rôle parce que ça me passionne et j’en écrivais bien avant que je commence à écrire du roman.
Il n’y a pas de genre mineur. Tout type d’écriture, tout type de créativité peut avoir un intérêt pour quelqu’un, à commencer par le créatif lui-même. Toute flèche peut trouver une cible du moment qu’on admet que le monde est peuplé de cibles également dignes d’intérêt.

+ Qu’importe que ne vive pas en pleine conscience en permanence. Je ne suis pas le nouveau Bouddha. Et alors ? La pleine conscience est un voyage qui n’a pas de point d’arrivée. C’est un vagabondage autour de ses pensées. On ne peut vivre sans pensées. On peut juste apprendre à les voir comme faisant partie de notre décor, à s’en détacher. A se servir de sa créativité comme d’un outil, au lieu d’être l’outil de sa créativité.

L’échec est une expérience.
L’échec est la beauté de l’imprévu.
L’échec est seulement un état d’esprit. Un étiquetage abusif.
Et de citer à nouveau Samuel Becket :
Echoue. Echoue encore. Echoue mieux.

3 réflexions au sujet de « L’été de l’échec »

  1. Ping : Summer of Fail – l'été de l'échec - Blog à part, troisième époque

  2. Il y a au moins une certitude : tu parviens toujours à nous transmettre beaucoup d’émotion et d’authenticité dans ces billets. Tes propos nous touchent et font souvent échos à nos propres interrogations. C’est la plus belle des réussites ! Chapeau Monsieur Munier.

    • Merci ! Ce sont ces quelques mots qui rendent la notion d’échec dérisoire. J’ai pas mal de réflexions sur la créativité en réserve pour cette nouvelle saison. Tellement que les articles de blog ne seront que la partie émergée de l’iceberg. J’ai déjà écrit la moitié d’un livre sur le sujet, et je comptes bien progresser dessus dans les semaines ou les mois qui vont venir. Avec votre aide à tous, bien sûr.

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