Les doutes

Un premier prototype complètement bugué. Une statue grossière et naïve. Un livre artisanal relié à l’envers. Un jeu qui ne remplit pas sa promesse. Les retours de pairs qui soulignent des choses à revoir.

Nous sommes assaillis par les doutes au cours de nos réalisations.

Est-ce que j’ai donné le meilleur de moi-même ? Est-ce que je ne fais pas fausse route sans pouvoir faire demi-tour ? Ai-je utilisé la bonne technique ? N’aurais-je pas dû employer du meilleur matériel ? Ne devrais-je pas tester davantage avant de publier ? N’y a-t-il pas quelques personnes importantes à consulter avant de finaliser ?

Les doutes sont fertiles. Ils nous poussent à nous améliorer sans cesse, à nous remettre en question, à prendre du recul. C’est la voix de notre expérience et de notre instinct qui parle et nous permet de livrer des œuvres plus sincères, plus abouties, plus personnelles.

C’est aussi souvent le fruit d’une ouverture aux autres, le fruit des discussions avec ses amis, de lectures, d’étude des œuvres qui nous plaisent.

Mais parfois, nous érigeons nos doutes au rang d’éthique ou de protocole. Nous envisageons toute certitude comme suspecte, tout achèvement comme illusoire. Nos doutes nous empêchent de mettre le point final à une œuvre. Nous refusons de livrer au monde quelque chose qui soit imparfait, qui soit exactement le meilleur dont nous étions capable à ce stade de notre expérience. C’est pourtant ce que le monde attend de vous.

Il est nécessaire de se contenter de cette imperfection. Nous avons fait de notre mieux, et c’est déjà beaucoup. Et nous ferons mieux la prochaine fois. C’est ainsi que nous pouvons offrir des œuvres en escalier ; la prochaine toujours plus surprenante que la précédente.

Les doutes peuvent aussi être des pensées négatives, des poisons de l’esprit. Quand nous oublions de nous concentrer sur le présent, nous imaginons les pires scénarios possibles, et nous sommes souvent très doués pour ça. Nous avons peur d’innover car nous avons peur d’échouer. Nous avons peur de maîtriser des techniques car nous avons peur du conformisme. Nous avons peur de livrer une œuvre car nous avons peur du jugement. Quand cela m’arrive, je procède à ce petit exercice mental : je pousse mes doutes jusqu’à la caricature : j’imagine la plus mauvaise réception possible, le moins bon succès possible. Je me rends compte alors que soit ce n’est pas si grave, soit c’est irrationnel. Ou je parle de ce que je suis en train de faire à un ami, souvent son enthousiasme me contamine.

S’il convient de cultiver ses doutes pour ne pas rester dans l’aveuglement, pour accepter les répétitions nécessaires avant la première, il convient de cultiver certaines certitudes. Les gens qui aiment ce que nous faisons sauront reconnaître notre originalité. Les difficultés rencontrées seront des occasions d’apprendre. Notre investissement est la plus sûre garantie de notre satisfaction. Quoiqu’il arrive, ça va marcher pour nous, nous allons faire les bonnes découvertes et les bonnes rencontres, parce que nous sommes engagés à fond, parce que nous avons une vision. Nous rencontrerons des problèmes et nous les imaginons déjà, mais nous imaginerons les solutions plus tard. Ou nous comprendrons que c’étaient des chances et non des problèmes.

Et comme disait Beckett, essaye encore. Echoue encore. Echoue mieux.

 

 

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