L’ego

Si nous nous prétendons créatifs, nous avons sans doute un problème d’ego. Après tout, quel autre intérêt à vouloir produire des œuvres d’art alors que le monde en regorge déjà ?

Assurément, cet ego, nous en avons besoin quand nous créons. Justement pour franchir le pas. Cette bonne dose de confiance en soi est nécessaire pour se risquer à innover. Il est parfois salutaire de penser que les autres ont tort pour sortir soi-même des sentiers battus. Cette certitude que nous avons quelque chose de nouveau ou de différent à apporter, qui puisse enrichir un public d’une façon ou d’une autre, sera notre principale source de motivation. Cette volonté de créer de la valeur, de créer de la surprise, de créer de l’originalité, ne se conçoit pas sans ego.

Ce blog parle de comment se décider à se mettre à l’ouvrage. Assurément, ce sera difficile si nous n’avons pas confiance en nous. Si nous avons peur d’entendre notre propre voix. Donner de la voix, c’est faire preuve de confiance en soi, c’est aussi avoir confiance dans les autres. Savoir qu’il y aura toujours quelqu’un qui trouvera un intérêt à nous écouter. Cette confiance, c’est s’exclamer « Come on ! » et avancer sur le fil sans regarder en bas, sans regarder en arrière, sans regarder en avant, concentré sur l’instant. C’est une fois son œuvre terminée, trouver la force de la porter auprès des autres au lieu de la ranger dans un coffre fermé à clef, à l’abri des regards. Cette confiance permet l’impudeur qu’il faut pour bâtir des œuvres qui touchent.

Ayons confiance en nous. Exprimons notre potentiel. Montrons notre valeur à la face d’un monde qui n’attend que ça.

Pourtant, si l’égo peut être le meilleur ami de notre art, il peut aussi en être le pire ennemi. Je me suis longtemps considéré comme un grand écrivain. Non pas sur la base de ce que j’avais écrit, mais sur les projets que j’avais en tête. J’ai habité dans des romans imaginaires pendant des années. Ils étaient magnifiques justement parce qu’ils n’étaient pas écrits. Je me voyais recevoir le Prix Nobel pour un livre dont j’ignorais tout du contenu. Cela m’a longtemps empêché d’écrire. Et quand j’écrivais quand même, je vivais cela comme une corvée. Je rêvais qu’en me réveillant le matin, je trouvais mon roman tout écrit sur mon bureau, et qu’il était aussi parfait que dans mes fantasmes. Fabrications de l’esprit.

L’ego peut nous pousser à l’aveuglement. J’ai longtemps été aigri de n’avoir pas trouvé d’éditeur. Pourquoi les grandes maisons d’édition n’avaient pas repéré mon manuscrit ? Il irradiait pourtant d’une telle lumière  au milieu des milliers d’autres manuscrits qu’ils recevaient chaque année ! J’avais condamné des œuvres abouties mais confidentielles à sombrer dans l’oubli en renonçant à les diffuser dès le premier refus, sans chercher ma propre niche.

L’ego nous pousse à croire que toutes nos réalisations sont des chefs-d’œuvre. Nous nous empressons d’autoéditer des choses consternantes, nous harcelons nos proches pour qu’ils acceptent de couvrir leurs toilettes de nos tableaux, nous nous gargarisons de notre jeu de rôle génial alors que c’est à peine si nous l’avons lu et joué nous-mêmes.

L’ego nous pousse à ignorer les critiques. Les éloges ne sont jamais assez sincères, les reproches sont toujours l’œuvre des jaloux. Nos relecteurs ont toujours tort. D’ailleurs, nous ne nous faisons plus relire. Les critiques nous font trop mal, nous ne voyons pas tout le bien qu’elles peuvent nous faire. Le pire, ce sont les autres créatifs. Ils sont si nuls. Ils ont du succès parce qu’ils brossent tout le monde dans le sens du poil. D’ailleurs, nous avons arrêté de nous intéresser aux œuvres des autres. L’ensemble de l’art autour de nous est si médiocre et formaté. Plus rien ne nous procure du plaisir esthétique.

Je pensais que mon premier roman allait révolutionner la fantasy. Alors qu’il regorgeait de poncifs trouvés dans mille romans que je n’avais pas lus. Je ne pensais pas qu’il fallait lire plus de deux ou trois romans de fantasy pour révolutionner le genre avec le mien. Je ne pensais pas non plus qu’avec juste un peu plus de travail, ce roman aurait fait mieux que de révolutionner un genre. Il aurait ému quelqu’un.

Nous faisons des plans sur la comète. Imprimons des milliers d’exemplaires d’un livre pour en vendre dix. Quittons notre travail sans un sou de côté pour nous lancer dans une carrière d’artiste morte-née.

Finalement, nous arrêtons même de créer. Nous vivons dans le palais de nos futures œuvres fantasmées, maugréant contre nos proches, le public, les critiques. Tous ces philistins n’ont rien compris.

Et si nous laissions tomber notre ego ?

Cela s’appelle d’abord prendre du recul. Nous n’avons peut-être pas la voix d’un grand ténor, mais notre voix peut trouver un certain public. Nous pouvons travailler sa tessiture, par essence unique, jusqu’à ce que notre vraie voix se fasse enfin entendre. Quand nous laissons l’ego de côté, nous retrouvons notre capacité d’analyse. Nous pouvons nous comparer à ce qui existe sans aigreur. Comprendre nos erreurs et comprendre nos forces, travailler sur les unes et les autres. Nous pouvons relire nos anciens textes et sourire à certaines maladresses et admirer certaines prouesses oubliées. Nous comprenons que le grand génie qui habite nos fantasmes prendra seulement forme si nous persévérons. Nous pouvons alors remettre notre fer à l’ouvrage, et recommencer, et recommencer, et recommencer. Jusqu’à ce que le résultat soit aussi génial que nous l’espérions. Nous comprenons que les éloges ne sont qu’une toute petite fraction de ce que l’art a à nous apporter. L’art nous enrichit d’abord parce que nous prenons un pinceau dans notre main. Le regard des autres devrait venir bien plus tard. Et il ne viendra pas parce que notre œuvre les a transformés. Il viendra parce que notre œuvre nous a transformé.

L’art est dans notre nature humaine comme l’est la volonté d’apprendre, la volonté de s’améliorer, la volonté de contribuer. Si nous oublions l’un, nous oublions l’autre.

La semaine dernière, j’ai eu l’honneur d’organiser un débat à la Convention Scorfel avec des auteures et auteurs de fantasy. Cela faisait longtemps que je n’avais pas échangé avec des romanciers. Sans avoir lu leurs livres, je ne me faisais pas une haute idée de leur travail et de leur personnalité. Pourtant, une part de moi tenait à ce que je fasse ce débat. Je me suis accroché à ma résolution de moins parler. Pour laisser les auteurs occuper l’espace. J’ai juste posé quelques questions. Alors que d’ordinaire, lors des débats ou des podcasts, j’occupe beaucoup plus le champ. Je me suis d’abord retrouvé dans ce qu’ils disaient, dans leur passion, dans leur foisonnement d’idées. J’ai surtout trouvé quelque chose qui était plus grand que moi, une connaissance de la littérature, une vision, une persévérance, une implication dans la fiction, supérieures à ce que m’attribue moi-même. En me taisant, j’ai vécu une des plus riches échanges littéraires à mon souvenir. Mon ego me coupait des autres, il m’empêchait de partager, il m’empêchait d’écouter, il m’empêchait de m’enrichir.

L’orgueil est l’étincelle nécessaire pour se lancer. Mais c’est un poison de l’esprit qui nous nuit à long terme. Alors que développer notre conscience de soi, notre échange avec les autres, notre vision, sont des formes d’ego tout aussi fortes et nettement plus salutaires pour enfin créer et partager les chefs-d’œuvre dont nous rêvions.

 

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