Le plaisir et la douleur

Un article de Frédéric Sintes, auteur et illustrateur de jeux de rôle indépendants sur Limbic Systems.

On ne crée pas, ou pas vraiment, si l’on n’y prend aucun plaisir. Le plaisir d’étaler la peinture et de jouer avec son onctuosité ; de voir une figure prendre forme à partir du néant ; d’avoir saisi une part insoupçonnée du réel ; de transmettre son point de vue ; d’organiser les mots ou les sons avec ordre et justesse ; d’ouvrir sa cervelle et d’aller la chatouiller ; de sentir la lumière irradier de l’intérieur… C’est une faim que l’on n’étanche jamais que temporairement, une boulimie de l’ego.

Chaque médium procure ses propres plaisirs plus ou moins sensuels, plus ou moins imaginatifs.

Néanmoins les grandes œuvres n’existent pas sans douleur. La douleur de surmonter l’erreur et le fourvoiement. La douleur du doute et le sentiment d’avoir échoué dans une impasse. La douleur de puiser au fond de ses tripes, de son vécu le moins tendre. La douleur de lever le voile et d’ôter le fard du réel. De se heurter à la condition humaine et de se disséquer soi-même dans un roman, une vidéo, un dessin…

La douleur de se heurter au rejet, à l’incompréhension. Justifier ses prises de parti et se dénuder encore davantage en espérant récolter de la crédibilité et peut-être plus.

Utiliser la douleur, c’est se servir des accidents survenus pendant la réalisation d’un travail et savoir lui laisser de l’autonomie, ne pas tout prévoir ou contrôler. C’est faire preuve d’audace et assumer son propos, ses prises de parti avec opiniâtreté. Il est plus important d’être déterminé que d’être juste. Nous avons toute notre carrière pour atteindre la justesse.

Un acte de création se nourrit des aléas de notre existence. Si l’on crée complaisamment, sans se brusquer, et par pur plaisir, notre travail risque d’être fade, convenu et sans caractère.

Quand j’étais adolescent, je concevais tous mes projets de dessin, peinture, bandes dessinées, jeux de rôle et autres à partir des œuvres que j’aimais. Je me contentais d’imiter à ma façon, voire de faire les suites virtuelles des œuvres que j’aimais le plus. C’était un bon exercice d’acquisition de savoir-faire mais le résultat n’avait rien de personnel ni d’authentique. Mon affect me gouvernait et mes créations étaient faites sans douleur, ou du moins avec un minimum de douleur.

Une bonne thérapie à cette mauvaise manie, que j’ai pratiquée maintes fois lors de mon passage aux beaux arts, consiste à créer sur un sujet ou un matériau que l’on hait ou qui nous révolte au lieu de créer à partir de quelque chose que l’on aime. Pensez à Baudelaire et écrivez sur une charogne. Pensez à Victor Hugo et écrivez sur la peine capitale. Pensez à Warhol et faites des sérigraphies de boîtes de soupe de tomate en conserve…

Ce n’est pas une recette de création, mais simplement un moyen d’apprendre à se détacher de l’envie de reproduire ce que l’on aime perpétuellement.
Car contrairement à une idée largement répandue, on se définit moins par ce que l’on aime, surtout lorsque l’on crée, que par ses douleurs et par le travail que l’on produira pour se les approprier, les domestiquer.

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