Le grand-oeuvre

Quelle est la différence entre nous et les artistes que nous admirons ? Le talent, la quantité de travail fourni, l’importance des moyens matériels et humains mobilisés ? Non. La différence, c’est que ces artistes ont à leur actif des œuvres importantes. Des œuvres qui pèsent. Des œuvres de longue haleine, mûrement réfléchies, pleinement abouties.

Dans le compagnonnage, on appelle chef-d’œuvre une œuvre qui marque la fin de apprentissage du compagnon. Le compagnon doit prouver son savoir-faire mais aussi son endurance en aboutissant une œuvre de belle taille et de belle ambition.

Alors que nous pensons avoir vaincu la procrastination, nous ne consacrons notre temps créatif qu’à de petites pièces sans enjeu, sans ambition, sans avenir. Nous avons pourtant une idée de grand-œuvre en tête, quand ce n’est pas une dizaine. Mais nous ne commençons jamais ce grand-œuvre. Ou nous ne le terminons jamais.

Voici quelques réflexions pour enfin commencer son grand-œuvre et, soyons fous, pour le terminer. J’ai moi-même souvent l’impression de retarder mon grand-œuvre, mais à la lumière des quelques livres que j’ai déjà autoédités, j’ai quand même une idée sur ce qu’il faut faire. J’espère que ça nous sera utile.

Je pourrais vous dire, comme le font Neil Gaiman ou Joshua Fields Millburn du blog The Minimalists : « Posez votre cul sur une chaise et écrivez. ». Je vais plutôt vous dire la même chose en prenant la peine de développer.

+ Évaluer si nous avons besoin d’un grand-œuvre :

Analysons notre travail. Si produire une série d’œuvres courtes et simples nous satisfait, inutile d’avoir des complexes ! Le Prix Nobel de littérature 2013 a été attribué à Alice Munro qui a toujours écrit des nouvelles. La taille ne fait pas tout.

Cela dit, si vous consacrez autant de temps et d’énergie à composer un haïku que d’autres à écrire un roman, il est probable que ce haïku soit votre grand-œuvre.

+ Choisir son grand-œuvre :

Le plus dur est parfois d’identifier son grand-œuvre. Parfois, il suffit de fermer les yeux et de cesser de réfléchir un moment. Son image s’impose alors à nous. C’est même souvent une évidence, un motif qui revient en boucle dans nos pensées.

Il s’agit à présent de s’autoriser à accomplir ce grand-œuvre, cesser de se contenter de son image fantasmée et passer à l’action.

La difficulté survient quand plusieurs grands-œuvres nous tentent. Il faut voir lesquels peuvent être fusionnés, lesquels peuvent être reportés, lesquels peuvent être annulés, lesquels ne sont en réalité qu’une minuscule idée à intégrer à l’intérieur d’un autre grand-œuvre.

+ Se fixer un nombre de grands-œuvres :

Ne mener qu’un grand-œuvre à la fois semble un idéal. Le problème est qu’on peut rarement travailler en permanence sur le même grand-œuvre. Il faut attendre que la peinture sèche, que les relecteurs corrigent le premier jet, que les acteurs apprennent leur rôle. Quant à s’occuper sur d’autres étapes du grand-œuvre, c’est souvent impossible ou contreproductif. Il m’est arrivé de commencer la maquette d’un livre avant le retour des relecteurs. J’ai dû recommencer ma maquette à cause des corrections que j’avais à faire sur le texte. L’autre problème est qu’il est facile de perdre sa motivation si on travaille toujours sur le même grand-œuvre. De ce côté, à chacun d’analyser comment il fonctionne. En ce qui me concerne, je m’essouffle si je travaille sur un unique grand-œuvre. Je mène en général trois ou quatre grands-œuvres en parallèle. Actuellement, il s’agit du jeu de rôle Inflorenza, de l’Atlas de Millevaux, de Putride 2 (fanzine consacré à Millevaux), du jeu de rôle Marins de Bretagne et de mon prochain roman. Inflorenza et l’Atlas sont en cours de relecture, Putride 2 est en attente de playtests supplémentaires. Marins de Bretagne est en attente de la traduction bretonne et des illustrations finales. Pendant mes sessions d’écriture, je ne peux plus travailler que sur mon roman. Vous voyez que j’arrive à cinq grands-œuvres. C’est un peu trop à mes yeux, mais leurs états d’avancement divers me permettent de ne jamais être bloqué à attendre.

+ Comprendre pourquoi on ne veut pas s’atteler à son grand-œuvre :

Un seul mot : la peur. Peur d’échouer, peur de s’engager, peur de se livrer, peur de choquer, peur d’être aspiré par l’œuvre. Nommons chacune de ses peurs et battons-les en brèche.

+ Découper son grand-œuvre en tâches microscopiques :

Il n’est pas nécessaire de planifier tout son grand-œuvre. Toute planification est vouée à l’erreur. Modéliser son grand-œuvre en une liste de tâches comportant cent ou deux-cent lignes peut être très décourageant. Je déconseille encore plus les rétroplannings. Ils sont une source de stress et sont obsolètes dès la minute qui suit leur élaboration. J’ai testé les plannings et les rétro-plannings, ils m’ont ruiné le moral sans améliorer ma productivité.

Ce qui compte, c’est définir la tâche qui vient, celle qu’on peut faire tout de suite. En faire la tâche la plus microscopique, le plus petit pas. Nettoyer ses pinceaux, taper un premier jet du prologue, faire un brainstorming, dessiner le visage de l’héroïne. Une tâche si infime qu’elle semble ne coûter aucun effort. Faites-en votre priorité absolue. Quand cette tâche est accomplie, appréciez ce premier succès à sa juste valeur. Et définissez la tâche suivante.

+ Noter toutes ses idées dans un document unique :

Même sans planifier, il est certain que des étapes futures nous viendront forcément à l’esprit. Si elles sont évidentes, comme « envoyer le premier jet aux relecteurs », pas la peine de les noter. Si elles le sont moins, comme « faire un photomontage avec une femme et deux corbeaux devant ses yeux. », notons-les sur notre tableau de bord dans les « En attente » avec le déclencheur idoine, tel que « En attente / maquettage : faire un photomontage avec une femme et deux corbeaux devant ses yeux. ». Dans l’idéal, on formule la tâche la plus élémentaire et réalisable possible, comme « En attente / maquettage : Internet, chercher sur flickr.com la photo d’une femme de face et deux photos de corbeaux de profil, pour photomontage ». C’est la recette pour avoir des projets vraiment créatifs : ne jamais laisser mourir une bonne idée.

+ Visualiser les étapes, pas la fin.

Corollaire des deux points précédents. Se concentrer sur la vision finale de son grand-œuvre, c’est à la fois se mettre la barre trop haut et vivre dans le fantasme d’une œuvre parfaite. Deux motifs d’abandon.

Si on divise son grand-œuvre en un certain nombre d’étapes courtes, on peut se projeter dans la vision d’une prochaine étape qui sera rapidement atteinte. Moins de distance entre le projet et la récompense qui est sa réalisation. Je ne prétends pas qu’il ne faut avoir aucune vision à long terme. La vision à long terme fait les grandes personnes, les grands artistes et les grands hommes. Mais l’absence de vision à court terme amène à se fracasser sur le premier obstacle venu.

+ Définir un créneau régulier pour son grand-œuvre :

« Le travail est la pire forme de procrastination », nous explique Gretchen Rubin, auteur d’Opération Bonheur. Placer les tâches de son grand-œuvre sur le même pied d’égalité que les autres tâches conduit à toujours faire les tâches du grand-œuvre en dernier. Car le grand-œuvre est rarement urgent, et il est trop essentiel pour qu’on s’y attelle avec plaisir. Toutes les autres tâches paraissent des friandises auxquelles on se consacre pour ne surtout pas commencer son grand-œuvre.

À moins que vous ayez réduit votre liste de tâches à votre grand-œuvre, auquel cas je m’incline bien bas devant vous, la solution la plus efficace n’est pas de faire deux listes de tâches, mais de caler dans la semaine des moments sacrés, où quoiqu’il advienne, nous ne travaillerons que sur notre grand-œuvre. En ce qui me concerne, le lundi, mardi et mercredi dans la journée sont réservés aux grands-œuvres depuis six mois, et c’est très efficace.

+ Tenir un journal de ses avancements :

Si comme moi, vous faites des listes de tâches, vous tenez forcément un journal de votre avancement, du moment que vous archivez les tâches terminées. Mesurer le chemin parcouru est un bon facteur de motivation. Le rendre public est meilleur encore. S’assurer qu’un certain nombre de personnes sachent qu’on travaille sur tel grand-œuvre et à quel étape on est permet de récolter des encouragements et de se sentir engagé. C’est un bon motivateur. En revanche, je déconseille de s’engager publiquement sur une date de rendu, car on perd de la crédibilité si ces dates ne sont pas respectées. Et elles le sont rarement.

+ S’imposer une date limite :

C’est une pratique que j’évite de plus en plus. Avoir une date limite, souvent trop optimiste au vu du travail qu’il reste à accomplir, peut être une grande source de stress. Quand cela permet d’achever le grand-œuvre, c’est souvent au détriment de la qualité ou du temps que nous consacrons à nos proches. Si nous devons à tout prix avoir une date limite ou qu’un collaborateur cherche à nous en imposer une, fixons la date la plus réaliste possible, ou redimensionnons aussitôt notre grand-œuvre en fonction du temps qu’il nous reste.

Il peut en revanche être motivant de se fixer une date limite quand le grand-œuvre est presque terminé. Si un salon ou un festival approche, on peut se fixer de le terminer à cette date. Encore une fois, il est préférable d’éviter de communiquer sur cette date limite auprès de votre public.

Depuis peu, je pratique la méthode du Personal Kanban qui consiste à limiter sa liste de tâches à une « assiette » qui paraît réalisable en un temps réduit. En ce qui me concerne, je limite à 10 à 15 tâches qui me paraissent réalisables en 10 à 15 jours. Je constate que plus j’avance dans mon assiette, plus je suis motivé à me concentrer sur mes tâches pour le plaisir de finir cette fichue assiette. Pour récolter les fruits de cette méthode, j’inclus dans l’assiette des tâches liées au grand-œuvre. Pour que ça fonctionne, il faut des tâches courtes, comme « faire la sous-couche » ou « écrire un chapitre ». Si nous affectons des tâches trop longues à notre grand-œuvre, comme « écrire le premier jet du roman », nous ne pouvons pas les mettre dans l’assiette.

+ Manger le dessert en premier :

C’est un conseil de Joss Whedon, réalisateur de la série Buffy et du film The Avengers. Ce bourreau de travail démarre toujours ses projets en écrivant les scènes qui lui plaisent le plus. Ne commençons pas forcément un roman par le début, mais par les scènes que nous préférons. Commençons par peindre le sujet principal de notre tableau. Réfléchissons au design de notre site plutôt que de commencer par le code. Ainsi de suite. Une fois que le dessert est mangé, travailler sur les finitions est plus simple parce que nous serons vite récompensé par notre grand-œuvre fini.

+ Apprécier son grand-œuvre :

Avant de commencer notre grand-œuvre, assurons-nous d’avoir une profonde sympathie pour le projet. N’enterrons pas un grand-œuvre par peur du regard des autres, mais n’en commençons pas un autre parce que nous pensons que c’est ce que l’on attend de nous. Les espérances des autres ne doivent pas dicter nos choix artistiques. La plupart du temps, elles sont une fabrication de notre esprit. Croyons bien que les autres respectent bien plus notre liberté de choix que nous ne le pensions. Consultons-nous en premier, ne consultons pas les spéculations imaginaires au sujet de ce que l’on attendrait de nous.

Mais surtout, assurons-nous d’apprécier chaque minute passée à travailler sur notre grand-œuvre. Apprécier son travail amène à se concentrer dessus, se concentrer amène à la sensation de flow, la sensation de flow amène au bonheur. Quand nous ne nous sentons pas d’attaque, trouvons un moyen de nous lancer quand-même, en visualisant l’étape terminée, en nous rappelant notre vision à long terme, en nous donnant un défi 10 minutes-hack, 10 minutes de travail non-stop, ou en nous concentrant sur la plus petite tâche possible. Le plus rapidement, limitons notre attention à cette tâche moléculaire, à ce petit pas. Gratifions-nous d’un « Come on ! » ou tout autre mot d’énergie qui nous ramènera dans le présent. Installons-nous dans notre grand-œuvre. Et savourons.

3 réflexions au sujet de « Le grand-oeuvre »

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