L’art perdu de la naïveté

Quand j’étais enfant, j’ai été frappé par des peintures de chats dans un magazine. Je ne me rappelle hélas plus du nom de la peintre, ni des détails exacts, mais je me souviendrai toujours de ces chats ronds au regard fixe, pelotonnés dans des jardins intimes et colorés.

Cette œuvre était qualifiée d’art naïf. Un art folklorique, intime ou symbolique, qui se caractérise par la candeur de son approche, par ses motifs colorés, par sa douceur, son absence de violence, son absence de message, son absence de recul. En termes techniques, c’est aussi un art qui transgresse les règles de la perspective, les règles des couleurs, les règles du réalisme. C’est enfin un art où le mouvement est absent. Les sujets des peintures sont immobiles, les techniques de l’art n’évoluent jamais.

A mes yeux, la naïveté dans l’art, c’est tout ça. Je mets aussi d’autres choses derrière ce mot. C’est vouloir être académique sans pouvoir respecter toutes les règles de son art. C’est, quelque soit la minutie de son travail, qu’on vende ou pas son œuvre, l’absence totale de vision professionnelle, et même de vision artistique. D’une œuvre à l’autre, pas de projet, pas de souci de cohérence, pas de souci non plus de variation. Pas de volonté d’appartenir à un courant non plus. C’est ne pas craindre de faire une œuvre pleine de bons sentiments, ou même de mauvais sentiments, ou de mauvais goût. C’est créer sans arrière-pensée, sans calcul. Sans crainte d’être jugé. Sans souci de maturité. Créer sans réfléchir, créer sans pensée. C’est enfin créer sans plan de travail, sans s’astreindre à un rythme précis, créer quand ça vient, créer sans formation, créer sans remettre la main sur son travail, créer sans finitions, ou au contraire ne jamais compter le temps qu’on passe sur une œuvre, sans aucun égard pour la notion d’efficacité, sans se focaliser sur l’œuvre finie.

La naïveté peut souvent être vue comme un reproche. Nous pouvons nous interdire de faire de l’art pour éviter ce genre de reproches.

Osons la naïveté.

L’art ne trouve pas sa valeur dans le jugement des gens, dans la sueur qu’on y investit, ni même dans une quelconque notion de transcendance, de qualité esthétique ou de respect d’un canon. L’art ne trouve sa valeur que dans l’acte de s’exprimer, aussi vain soit ce qu’on ait à dire. L’art ne trouve sa valeur que quand il apporte quelque chose à quelqu’un.

Vous pouvez demander l’avis des autres pour élaborer votre œuvre. Vous pouvez vous faire aider, évaluer, corriger, critiquer. Mais du moment où votre art ne reflète plus que ce qu’on attend de vous, ce n’est plus de l’art.

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