L’art d’être bancal

Il faut terminer des œuvres, toutes bancales soient-elles. Il faut être fier de pratiquer l’art d’être bancal.

Créer, c’est un jour terminer une œuvre. Terminer une œuvre, c’est la présenter à un public. Un public, ce peut être des millions de personnes, quelques amis, ou juste nous-même. Ce public va utiliser cette œuvre, de façon pratique, esthétique, spirituelle, selon le genre de l’œuvre (on n’utilise pas un marteau, une imprimante 3D ou un film de cinéma de la même façon). Presque à coup sûr, ce public va juger notre œuvre.

Ce jugement peut nous paralyser. Avons-nous travaillé assez dur pour que l’œuvre soit bien reçue, pour que notre public reçoive ce qu’il mérite, ce qu’il attend légitimement ? Devant la peur de ce jugement, nous ajournons le dévoilement de notre œuvre, que ce soit pour y travailler davantage, ou la remiser aux oubliettes.

Le problème, c’est qu’une œuvre n’est jamais aboutie, elle n’est jamais parfaite, si par parfait on entend une œuvre qui plairait à notre public, de toute éternité. Et si tout le monde se pense capable de juger, personne ne peut juger une œuvre parfaite, nous jugeons tout dans des nuances de noir et blanc, et notre jugement varie à chaque seconde, car il est indissociable de notre personnalité et de notre expérience. L’œuvre en elle-même n’a presque aucun rôle à jouer dans ce jugement.

Quoique nous fassions, nous serons jugés. Et nous serons toujours jugés imparfaits. La perfection n’est pas de ce monde, et la perfection est paralysante, ennuyeuse, triste.

Alors, assumons nos œuvres bancales. Nos livres avec leurs fautes d’orthographe, nos meubles aux pattes mal ajustées, l’éducation de nos enfants à tâtons, nos carrières branlantes.

Terminons nos œuvres, terminons-les dans la joie.

La volonté d’excellence n’est pas mauvaise en soi, elle est mauvaise si elle nous paralyse, elle est mauvaise si elle nous fait détester ce que nous faisons et qui nous sommes. La volonté d’excellence est un piège si nous croyons que l’excellence existe, si nous cherchons la destination plutôt que le chemin. Cette volonté d’excellence-là est un cimetière plein de chefs-d’œuvres.

Livrons nos œuvres à notre public avec fierté, avec confiance. N’écoutons pas leurs jugements, écoutons leurs réactions. Ne justifions pas nos choix, mais utilisons leurs réactions pour nourrir nos prochaines œuvres. Et ces prochaines œuvres peuvent bien être une réécriture des précédentes. Si Cézanne à peint 80 fois la Montagne Sainte-Victoire, c’est parce qu’il savait ne jamais pouvoir peindre une montagne parfaite. Il lui fallait pourtant peindre. Il lui fallait pourtant terminer des œuvres. Car enfin, si avancer sur le chemin de la créativité est plus important qu’atteindre la destination (puisque cette destination n’existe pas, ou plutôt cette destination c’est notre propre mort), créer sans terminer d’œuvres, c’est comme marcher sans respirer : on perd ce qui donne du sens au fait de créer.

Créer est une chose aussi essentielle pour nous que vaine pour l’univers. Elle est aussi vaine pour nous si nous créons sans jamais nous dire : « Cette œuvre-là est terminée ». Quand bien même ce que nous avons terminé est raté, moche, bancal, pour insensés que soient que ces termes. Quand bien même c’est un mandala que le vent emporte l’instant d’après. Créer, c’est ce qui nous fait avancer, terminer nous fait tenir debout. S’arrêter un instant pour dire : « Voici ce que j’ai vu, voici ce que j’ai fait, voici ce que j’ai pensé. C’est bancal et néfaste et inutile, mais cette chose, cette œuvre en cet instant, c’est moi, j’en suis fier, et je l’aime comme c’est mon salut d’être humain de m’aimer, tout bancal que je sois. »

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