La tentative du silence

Ceux qui me connaissent savent que je suis plutôt bavard.

J’ai toujours quelque chose à raconter sur les sujets qui me passionnent. Sur le reste, j’ai forcément une anecdote, une opinion ou un bon mot.

J’ai la chance de participer de façon un peu régulière au Podcast de la Cellule, une émission web consacrée au jeu de rôle. Quand je participe à une émission,je monopolise souvent la parole, j’interromps les autres pour placer mon point de vue, je fais des monologues de 10 minutes avant de rendre mon micro. C’est valable sur certains des podcasts que vous avez pu entendre, ce sera valable sur d’autres qui sont encore inédits.

Ce comportement a beaucoup d’origines. Je n’ai pas l’occasion de parler de théorie rôliste en dehors de ces podcasts, j’ai peur d’oublier de dire quelque chose d’important si j’attends mon tour de parole, je manque aussi de confiance dans les autres participants pour supposer qu’ils vont être aussi pertinents que moi.

A la lumière de cette expérience et de quelques autres, j’ai décidé de changer d’attitude quand je suis en conversation.

Je ne souhaite pas être hors-sujet. Je parle de créativité sur ce blog, je vais aborder l’attitude en conversation sous l’angle de la créativité. Je pense maintenant que parler moins peut doper ma créativité. Je ne cherche pas à asséner une vérité générale, il ne s’agit que de moi après tout. Et j’ai très peu de recul puisque je commence seulement à changer.

J’ai essayé de comprendre pourquoi j’étais aussi bavard. Je cherche à attirer l’attention. Je crois aussi pouvoir rendre service en tenant un discours intéressant, instructif, dépaysant ou amusant. En réfléchissant tout haut, j’espère aussi me rendre service à moi-même en cultivant mes idées.

A bien y réfléchir, mon entourage attend-il de moi que je remplisse l’air avec des mots ? Si je souhaite l’enrichir, je dois aussi être conscient que je serai toujours plus pertinent à l’écrit qu’à l’oral. Je suis écrivain depuis vingt-cinq ans après tout. Ce n’est pas valable que pour moi. Le grand Borgès était un tel discoureur que la femme d’un de ses amis refusait de le recevoir à la maison. Enfin, est-ce raisonnable de croire que répéter à haute voix ce que je pense déjà va m’enrichir moi-même ?

Voici la clé du changement : Ce n’est pas mes paroles mais les paroles des autres qui vont enrichir ma créativité, mon expérience, mon imaginaire.

Les relations humaines, l’expérience de l’humanité, sont le sujet d’écriture le plus récurrent et passionnant qui soit. Ecrire, c’est éprouver l’expérience de l’altérité. Si je ne cultive pas mon expérience des autres, pourrai-je continuer à écrire juste ?

Cette expérience ne passe pas par la parole. Elle passe par l’écoute.

Avant, si un ami me parlait d’un sujet qui me passionne, je le coupais pour commenter et ajouter mon expérience personnelle. Si un ami me parlait d’un sujet qui ne m’intéresse pas, je regardais la montre, je tentais de revenir à un de mes sujets favoris. Ou je fuyais, simplement.

Ces derniers temps, j’ai surtout essayé de me taire et d’observer. J’ai découvert, comme dit Marshall Rosenberg, l’inventeur de la Communication Non Violente, que « nous avons des merveilles à partager ». J’ai découvert ce que peut dévoiler une personne qu’on laisse finir ses phrases. Les conversations ne sont plus de stressantes batailles de mots. Elles ne sont plus une perte de mon temps créatif, elles sont un gain. Je ne prends plus le risque d’être ridicule ou blessant en plaçant des bons mots à tout prix. Je ne fais plus dégénérer les discussions en conflit en énonçant mon opinion pour dévaloriser celle de l’autre. Lorsque je me tais, je me mets en position d’apprenant. J’apprends à découvrir la vie de l’autre, le point de vue de l’autre. C’est valable même si je ne suis pas d’accord, même si on ne parle pas de mes passions. Parce que c’est le meilleur matériel pour mon écriture que n’importe lequel de mes propres discours. Et si personne ne parle, je prends ça pour une occasion de contempler le monde à plusieurs. L’expression « Un ange passe. » signifie que ce silence partagé est précieux.

Je ne prétends pas que je vais devenir une statue de sel. Cela fait à peine quinze jours que je restreins ma prise de parole. Mais à constater si rapidement les bénéfices humains et créatifs, je suis tenté de persévérer. Assurément, je suis bavard de nature, je continuerai à prendre la parole de temps en temps. J’ai même la prétention de penser que ça en intéressera certains. Je ne suis pas aussi charitable que je le dis. Il y a aura toujours certaines personnes que je n’aurai pas envie d’écouter.

Mais je suis certain qu’à chaque fois que je ferai l’effort de me taire, j’en serai récompensé.

9 réflexions au sujet de « La tentative du silence »

  1. Je ne te connais pas assez pour dire ce que tu dis sur toi est « vrai » ! En tout c’est un élan d’introspection remarquable et sincère. Je pense aussi que tu n’es pas le seul dans ce cas là – mais d’autre n’en auront jamais conscience. Les processus de défenses sociales sont parfois envahissants. Je fuis les gens qui se protègent trop. Bravo.

    • Merci pour ce commentaire Antoine. Disons que si on fait une analyse du positif et du négatif de son attitude habituelle, on peut se convaincre de changer. C’est encore là où c’est le plus facile. Après, des changements aussi brutaux que, par exemple, l’attitude en conversation, opèrent mieux si on procède par essais et par petites étapes. J’ai d’abord accordé un essai à la pratique du silence, et c’est seulement en constatant des bénéfices rapides que j’ai été convaincu de persévérer. L’avenir nous dira si c’est tenable sur le long terme.

  2. Je suis un peu embetée a la lecture de ce texte…
    pour la premiere fois je ne suis pas d’accord avec tes conclusions…

    Je pense que ce qui enrichit une discussion c’est qu’elle soit sincére. Je pense que tu es de plus en plus dans une démarche de rationnalisation, de traitement, de hierarchisation, de listing, bref j’ai l’impression que de plus en plus tu tiens a rationnaliser et au final a rentabiliser ta vie en général.

    C’est quelque chose qui me semble un peu sinon étrange tout du moins excessif. La vie, est la vie justement, et la vie ne peux pas a ce point etre rationnalisée et encadrée.

    Je repense a la discussion que nous avions eu ou tu parlais d’organisation de ton temps avec une méthode dont j’ai oublié le nom, qui te permettais de t’organiser a long terme, avec des objectifs, et des limites précises.

    Je pense qu’en voulant maintenant modifier ton attitude dans le but de tirer encore plus « de profit » des discussions, tu continue sur un pente de stérilisation des evenmenets de la vie, vers un monde ou toute fantaisie est finalement bien cadrée et parfaitement programmée.

    Hors justement, l’imagination n’est ce pas ce laisser aller? Changer de projet en fonction de ses envies? faut il penser que l’imaginaire (l’ecriture, le dessin, les arts en général) doive etre autant rationnalisé?

    Je n’en suis pas sure 🙂

    • Si ta question est : est-ce que je suis en train de contrôler et de lâcher prise ? La réponse est : je ne sais pas.

      C’est vraiment une question que je me pose. Pour lâcher prise, il faut changer (parce que je lâche pas prise de nature), et changer consciemment, c’est une forme de contrôle.

      Après, je sais ce qui se passe quand je parle beaucoup. J’ai vu la misère. C’est pour ça que je veux laisser une chance à l’écoute.

      Mais je peux pas contrer tout à fait tes inquiétudes, j’espère pouvoir prochainement revenir là-dessus avec un peu de recul et te dire ce que ça a donné.

  3.  » j’ai peur d’oublier de dire quelque chose d’important si j’attends mon tour de parole  » > Amène du papier et un crayon, et prends des notes (rapides) sur ce que tu as à dire pendant que les autres causent. Super efficace, surtout en podcast, où on ne te voit pas. C’est plus gênant si le média est visuel car ça donne l’impression au spectateur que tu n’écoutes pas ton interlocuteur.

    • tu vois, c’est marrant, c’est ce que je faisais au départ. Et puis depuis un an, j’ai tellement dématérialisé que je n’ai plus le réflexe de sortir du papier et du stylo. J’avais des notes sur télépĥone, mais c’est pas pareil, tu prépare les notes à l’avance, mais pendant l’enregistrement tu n’as pas le temps d’en faire de nouvelles. Assurément, je serais bien inspiré de redonner une chance à la prise de notes papier lors des prochains podcasts.

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