La taille idéale de l’univers

Quelles est la taille idéale d’un univers ? Doit-il être infini ou peut-il se limiter à une simple chambre de bonne ?

Quelles sont ces dimensions ? Géographiques, temporelles, émotionnelles, subatomiques ?

Il y a trois ans, j’ai eu un violent choc esthétique en découvrant l’exposition du sculpteur Etienne Martin. Son œuvre picturale tournait principalement autour de sa maison d’enfance qui lui servait d’atelier. En parallèle à ces sculptures et ces installations, toutes des masses brutes contenant des univers würmiens, cartes de labyrinthes, photos et plans de la maison. Ce grand plan en bois et carton, que j’avais tant envie d’arpenter, marelle ésotérique, maquette, prototype. Sur les espaces délimitant les pièces, non pas les noms des pièces mais des dates de la vie du sculpteur.

C’est une obsession psychokinétique que j’ai moi-même exploitée dans mon roman Hors de la Chair et dans Millevaux à travers mes réflexions sur l’égrégore : dans une maison, chaque objet, porte ou lieu est un lien hypertexte vers le passé ou l’avenir, vers des mondes intérieurs et extérieurs.

J’ai poussé la chose plus loin lors d’une campagne de jeu de rôle où toucher ces objets permettaient effectivement de voyager à travers le temps et l’espace pour atteindre l’événement le plus signifiant au sujet de cet objet.

Quelle importance alors de décrire des portes ouvertes et fermées ? C’est l’idée de tourner la poignée qui donne le frisson. La potentialité d’un univers n’est-elle pas aussi intéressante que sa richesse ? Qu’importe la largeur du champ de vision du moment qu’on présage de tout ce qui se trame hors-champ ?

Prenez un lieu de votre quotidien. Le lieu depuis lequel vous êtes en train de consulter cet article ? N’y a-t-il pas plusieurs centaines d’objets autour de vous ? Certainement des milliers, venus des quatre coins du globe. Regardez un objet au hasard. Ne vous évoque-t-il pas à lui tout seul tout un monde de souvenirs, de fiction, ou de potentiel ?

Notre univers est en expansion et c’est ça qui va le tuer.

Le jeu de rôle Prosopopée de Frédéric Sintes propose un univers limité à quelques lignes. Une trame archaïque japonisante et zen où l’œuvre des hommes provoque un déséquilibre dans la nature. Cette trame est l’œuvre de peintres qui s’incarnent dans leur propre tableau. A mon sens, il y a bien assez, couplé aux techniques du jeu, pour fertiliser l’imaginaire et explorer pendant des années.

Nous sommes abreuvés d’univers de fiction complets, minutieux, cohérents, gigantesques. Mais ne préférerions-nous pas des univers espagnols où chacun trouve ce qu’il y apporte ?

L’univers post-apocalyptique forestier de Millevaux est extrêmement vaste. J’ai joué plus d’une centaine de parties et je n’en ai eu qu’un bref aperçu. J’ai de quoi écrire des livres de contexte pendant des années.

Pourtant, que ce soit dans sa déclinaison horrifique pour le jeu de rôle Sombre ou sa déclinaison héroïque pour le jeu de rôle Inflorenza, j’ai voulu que les joueurs puissent commencer à jouer avec seulement quelques lignes de synopsys. Libre à eux de décider s’ils explorent des forêts luxuriantes que traversent des silhouettes d’animaux craintifs ou de sombres dédales d’arbres de verre et de rouille. Ce qu’ils ont décidé est vrai. Ce qui est écrit dans les livres d’univers est simplement hors champ, pour plus tard.

Je n’ai bien sûr pas répondu à ma propre question. Mais quelque soit la taille d’un univers, il est infini. Dans le film The Truman Show, pour décourager le petit Truman de devenir explorateur, la maîtresse d’école déroule une carte du monde et annonce : « Tout a déjà été exploré ! ». Tous les observateurs du réel pourraient répondre que c’est faux. Que dire de cet homme qui a décidé d’explorer toutes les zones laissées blanches dans la carte de la ville de Paris ? Que dire de ces immenses espaces que les hommes laissent à l’abandon ? Que dire des terres farouches et sans bornes que sont les personnalités des gens que nous aimons ?

Et s’il faut chercher une nouvelle frontière, les univers imaginaires offrent des champs d’une vastitude à couper le souffle. Auteurs, joueurs, lecteurs, nous en sommes les pionniers. Même si nous ne mettons jamais les pieds hors de notre chambre de bonne.

Une réflexion au sujet de « La taille idéale de l’univers »

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