La permaculture créative

Où l’on s’inspire de la permaculture, une alternative à l’agriculture, pour élaborer la permaculture créative, une façon innovante de vivre sa créativité.

Je travaille dans l’agriculture intensive depuis quinze ans. Voici comment elle fonctionne : on prend un sol, on détruit toute la nature qui était présente dessus, on le hache menu puis on le tasse avec des engins qui pèsent des tonnes, ensuite on sème une seule espèce végétale à très basse densité (la biomasse d’une parcelle agricole est 4 à 5 fois inférieure à la biomasse d’une parcelle en friche), on éradique toutes les espèces qui pouvaient pousser spontanément, et on mise tous ces espoirs sur cette espèce et non sur celles qui pourraient pousser spontanément, on la maintient en vie artificiellement avec des produits chimiques issus de l’industrie pétrolière, et on s’efforce d’exterminer toute la vie autour avec d’autres produits chimiques.
Autrement dit, on essaye de faire vivre un poisson hors de l’eau. C’est tout à fait possible si on humidifie le poisson constamment et qu’on le maintient sous respiration artificielle. Mais est-ce la solution la plus simple ?

A l’inverse, la permaculture propose d’imiter la nature dans sa façon de cultiver. On ne fait aucun travail du sol (à part au démarrage la création de buttes permanentes), on préserve la biodiversité déjà présente, on sème des mélanges d’espèces en grande densité. C’est une culture opportuniste : lèvera ce qui pourra lever, on ne peut pas piloter sur un objectif de rendement précis par plante. C’est une culture qui se moque de la concurrence ou de la prédation : la biomasse récoltable est nettement plus élevée qu’en agriculture, et la notion de plante invasive n’a plus lieu d’être, car il n’y a pas de vide pour leur faire de la place. On rencontre bien sûr des plantes qui n’ont pas été semées et qui ne sont pas comestibles, mais leur présence n’est pas une nuisance : il y a de la place pour tous. Plus exactement, toute biodiversité est la bienvenue, on laisse tous les partenariats se mettre en place. L’agriculture est l’art de créer une plante, la permaculture est l’art de créer un écosystème. Légumes, céréales, arbustes et arbres ont leur place. Insectes, sol, végétation spontanée également. La récolte de ces forêts comestibles permet de garantir un revenu à une personne sur 500 m2. Et le tout avec un travail qui se limite presque au semis et à la récolte. En agriculture intensive, pour garantir le revenu d’une personne, il faut souvent une ferme de 100 ha, soit 2000 fois plus. Il y a lieu de s’interroger sur quel système est le plus rentable !

Et quand on nous apprend qu’en Australie, des concepts de permaculture sont à l’étude sur des échelles de 1000 ha, on peut imaginer quelle révolution verte est en marche.

 

Aujourd’hui, il nous faut inventer une permaculture créative.

+ Embrassons la complexité. La créativité ne se limite ni à la réalisation, ni à l’inspiration. Apprentissage, valeurs, minimalisme, vie personnelle, entourage, partenaires, public, société… Considérons les choses dans leur ensemble. Ne les cloisonnons pas. Laissons-les cohabiter et les synergies vont s’opérer toutes seules.

+ Soyons simples, vraiment simples. La fausse simplicité consiste à détruire le maximum de choses autour de soi. Ne garder qu’un seul projet. Ne répondre à aucun mail. N’accepter aucun partenariat. On se retrouve vite comme un poisson hors de l’eau. La vraie simplicité, c’est de créer sans effort. Avec plusieurs projets, plusieurs publics, plusieurs partenaires, nous pouvons passer de l’un à l’autre au gré de notre énergie. La vraie simplicité consiste à accueillir la complexité non pas comme un obstacle, mais comme une chance.

+ Soyons cohérents. Dans une forêt comestible, tout concourt à l’abondance. Trouvons le grand schéma à travers la variété de nos activités créatives.

+ Soyons opportunistes. En permaculture, on ne sait pas ce qu’on va récolter. Partons du principe que tout est bon à prendre, du moment que chaque élément correspond à nos valeurs. Cultivons les projets pour lesquels nous avons de l’énergie, une vision. Quant à ceux qui demandent trop d’efforts ou qui ne collent plus à nos valeurs, laissons-les s’effacer ou confions-les à quelqu’un d’autre.

+ Réinventons les financements de la créativité. La permaculture, avec sa moisson hétéroclite, sa production locale, ne se conçoit qu’en circuit court, avec un rapport élevé entre le créatif et son public. Rien à voir avec l’économie industrielle et financière. Aucune logique de production massive, de spéculation, de profits pyramidaux ne peut lui convenir. A regarder la permaculture par le prisme de ces logiques, on constate que la permaculture est un échec. On dit souvent des créatifs indépendants qu’ils vont échouer, parce qu’ils ne sont pas des bons économistes. Mais il n’est nul besoin de connaître une économie qui ne nous correspond pas. Quant à l’économie de la permaculture, nous sommes en train de l’inventer. Elle sera un prolongement logique du système : nous semons à tout va, et nous récolterons ce qui acceptera de pousser. Nous croîtrons sur la base du public qui acceptera de croître. Non pas de force, matraqué par la publicité et le nivellement culturel. Il croîtra parce nous proposerons un terreau si riche qu’il y a aura forcément un public pour y croître, et se montrer solidaire avec nous. Cette économie permaculturelle peut passer par le tryptique gratuité-prix libre-dons, mais sans doute que d’autres économies sont encore possibles, des économies qui prennent en compte les capacités créatives du public.

+ Refusons la privatisation des idées. La permaculture passe par un échange permanent entre les différents systèmes : elle ne se conçoit qu’à basses charges, à bas intrants, et recherche toujours l’abondance, abondance qui passe par le partage de variétés entre producteurs. Variétés anciennes, rustiques, délaissées par les logiques industrielles. La permaculture a aussi besoin de sélectionner ses propres variétés et de les diffuser librement. La permaculture est opposée à la privatisation des inventions humaines, quelques soient les bonnes intentions qu’on puisse afficher derrière. Couper l’accès aux idées, c’est la première étape pour élever des poissons hors de l’eau.

+ Ne choisissons pas les solutions qui ont fait leurs preuves. Choisissons les solutions d’avenir. On conserve l’agriculture parce qu’elle « fonctionne » depuis 10000 ans. Doit-on faire confiance à des solutions inventées il y a 10000 ans ? Un système conçu pour créer des pénuries et des amassements ? Il n’y a pas de réelle innovation, d’innovation créatrice de richesse, si on se contente d’inventer des béquilles pour faire mieux fonctionner un système vieux de 10000 ans. La réelle innovation c’est de repartir de zéro et d’utiliser tout ce que l’humanité a produit de génie pour inventer un tout nouveau système.

+ Nous ne sommes pas des rêveurs. Nous ne vivons pas dans des fantasmes. Nous avons vu les dégâts des anciens systèmes. Nous ne voulons plus consacrer notre temps à élever des poissons hors de l’eau. Nous ne voulons plus participer à des systèmes qui ont besoin de détruire beaucoup pour créer un peu, pour ensuite privatiser cette création. Il s’agit d’un cul-de-sac de l’évolution humaine, et nous allons tout faire pour en sortir. Nous ne sommes pas des rêveurs. Nous sommes lucides sur des méthodes qui ne profitent presque à personne, et nous découvrons des méthodes infiniment plus rentables. La nature trouve toujours un chemin. Que se passe-t-il quand on la laisse trouver son chemin plutôt que de tout faire pour l’en empêcher ?

 

On peut se faire traiter de fous. Qu’importe. C’est le lot des visionnaires.

6 réflexions au sujet de « La permaculture créative »

  1. Sauf que dans l’analogie avec le monde culturel il y a un biais. Dans le monde culturel c’est la mauvaise herbe que l’on favorise, le best seller qui va niveler par le bas, le mauvais roman pour la soi disant ménagère de moins de cinquante ans. Un peu comme si l’agriculture en plus d’empoisonner le sol ne produisait que des plantes toxiques qui vous empoisonnent à petit feu.
    Je pense à des choses très précise ( quand on publie un auteur de fantasy d’extrême droite militant qui fait du prosélytisme pour des idées nauséabonde et qu’on ne se pose pas la question de l’éthique par exemple).

    Par contre ton propos rejoint mon analyse sur la librairie qui doit être un lieu de distribution parmi d’autres. Le livre doit se trouver là où vont les gens pas dans un endroit où les gens ne vont que pour acheter des livres. Pour que le système librairie marche il faut que l’écosystème librairie soit un lieu de vie et de lien sociale et ne se pense pas comme un temps de la culture ou comme un lieu de simple distribution commerciale. Un bon libraire c’est celui qui met en avant les petits éditeurs et qui cachent les best sellers.

    • Je suppose que ce genre de librairie existe déjà ! Là où je pourrais peut-être nuancer sur ce que j’ai dit dans l’article, c’est qu’on gagnerait moins à construire en système en opposition à un autre qu’à vraiment repenser un système de zero, sur une base de valeurs pleines et non d’oppositions.

    • Si j’ai compris ton propos, tu préfèrerais des supermarchés où on te proposerait des petits éditeurs au travail d’un librairie qui a l’outrecuidance de proposer aussi des bests sellers (qu’on lui demandera de toute façon) ?

      Curieuse manière de défendre la lecture.

      D’ailleurs, avec internet, on a beaucoup parlé de la longue traine et du fait qu’on pensait qu’il permettrait aux petits de se faire une place à côté des mastodontes, et c’est l’inverse qui se produit.

      En permaculture, j’imagine que c’est un peu pareil, tu as de plus grosses quantités, mais c’est beaucoup plus compliqué de contrôler la demande. Soit tu te satisfais de bouffer des choses que tu n’aimes pas sur le seul principe que c’est ce qu’il y a en majorité (comme les best sellers), soit tu veux laisser le choix aux gens de pouvoir manger ce qu’ils veulent et ce dont ils ont besoin (qui va différer suivant les gens), et la permaculture n’est plus forcément un modèle magique.

      Tu parles du nivellement par le bas, le foisonnement pour moi est la base de ce nivellement : trop de production sans objectif de qualité. Du temps où les livres étaient rares, tu n’avais pas de livres écrit par des gens dont l’écriture n’est pas le métier. Et, comme dans les mondes de fantasy, quand tu prenais un livre sur une étagère, tu t’attendais à être élevé par son contenu, en apprentissages, en connaissances…

      Je trouve le concept de permaculture intéressant, mais par contre les analogies trop rapides me semblent un peu dangereuses.

      • Je trouve que de fixer un objectif de qualité aux créatifs est une idée dangereuse. Pour tout dire, combattre l’idée de qualité fait partie de mes principaux défis. Je suis pour que tout le monde soit créatif, pas seulement les meilleurs. Tout simplement parce que « meilleur » ne veut rien dire. La qualité n’existe pas. Il n’y a qu’une convergence entre une oeuvre et les critères d’un public. Qu’un système de production créative établisse quelles sont les meilleurs oeuvres, se contente de diffuser celles-ci et élimine les autres comme de la mauvaise herbe, alors ce système participe à l’épuisement de la créativité. Je ne veux pas interdire à un enfant de dessiner sous prétexte qu’il ne sait faire que des bonshommes bâtons. Je ne veux pas interdire à un auteur d’écrire sous prétexte qu’il fait des fautes d’orthographe. Je ne veux pas qu’on empêche une oeuvre d’être créée et portée à la connaissance d’un public sous prétexte qu’elle ne soit pas raccord à des critères de qualité venues d’une autorité arbitraire. Je ne veux pas faire taire certains de mes projets sous prétexte que je devrais limiter ma liberté d’expression.

        Etablis des critères de qualité et tu crées des impasses évolutives. Si à une époque, on avait limité la diffusion de la musique sous certains critères de qualité, aujourd’hui il n’y aurait que de la musique classique. Pas de jazz, pas de rock, pas d’électro, pas de rap, pas de metal. Parce que la qualité de l’un n’est pas la qualité de l’autre. Parce qu’il n’existe aucune règle absolue. http://outsider.rolepod.net/il-ny-a-pas-de-regles/

        Le principe de la permaculture créative, c’est de donner des chances égales à toutes les créations. Son principe, c’est d’ouvrir l’évolution, pas de la refermer. Son principe, c’est de donner ses chances à tout le monde. Pas de laisser le monde entre les mains des spécialistes.

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