La Page du Jour, une dose quotidienne de folie ordinaire

Thomas Munier :

Comment t’est venue l’idée de tenir La Page du Jour ? Entre les vidéos et les pages, combien de temps cela te prend par jour ?

Ebatbuok :

J’ai commencé après que ma cornée soit bien bousillée, en octobre 2003. C’était une sorte de thérapie.

J’étais sur un forum tenu par un rôliste qui vivait à Rhialto et qui tenait un forum rôliste mais pas que. Sur ce forum, un gars, Hensen, faisait une page Mon petit quotidien, des dessins format BD. J’avais trouvé ça rigolo. J’avais perdu 8/10 à l’œil droit. J’étais dans le noir.

J’ai traîné avec des lunettes de soleil, chez moi, je bossais pas. J’ai fait une bêtise pour répondre à ce gars-là (dédicace dans les premières pages), et comme je suis con, j’ai continué. La première page, j’ai fait une vidéo Chiotte story (référence à un truc stupide). J’ai continué sans faire de projet et ça m’a aidé à surmonter la dépression.

Le temps que ça me prend, ça dépend de si l’on retouche les photos ou pas. Je veux passer du temps sur l’idée, plus que sur la retouche. Cela me prend une heure par jour environ, dont une partie technique : mettre en page, les problèmes HTML (je suis pas un programmateur). J’avais un formation image Flash, j’avais fait un peu de Dreamweaver, qui me satisfait plus que Flash par rapport au visuel.

Bien avant le blog, il y avait des romans-photos comme Chauron dans Hara-Kiri. Comme je pouvais plus dessiner et que le dessin prend plus de temps, tu restes bloqué sur ton idée le temps de dessiner, et je peux pas avec ma cornée bousillée et ma main qui ne suit pas. Mon handicap ne suit pas.

Faire une BD en photo, c’était une manière de transcender le handicap visuel. J’ai voulu faire un truc déconnant mais peu à peu dans les pages récentes, la vraie vie se mélange à la fiction.

TM :

Qu’est-ce qui te pousse à continuer la Page du Jour après toutes ces années ? Quel est ton meilleur souvenir, la meilleure surprise que cela t’ait apporté ?

Ebatbuok :

Ce qui me fait continuer, c’est l’exercice intellectuel. Quand j’étais aux Beaux-Arts en BD, j’ai fait l’exercice de l’Oulipo : une planche de BD (Blueberry) en refaisant les dessins et les dialogues. Donc j’ai forcé un thème une semaine, sinon c’est difficile pour me focaliser sur une idée : le thème, c’est en fonction de la vie, un truc à la con. C’est aussi comme ça que j’ai écrit des romans ou des pièces de théâtre ou du jeu de rôle, en partant juste d’un thème. Une fois que t’as ton tunnel, c’est parti.

C’est une stimulation intellectuelle. Je crée chaque jour.

Un bilan de compétences m’a appris que j’étais un artiste avant tout. Le handicap est un peu plus lourd.

Mes meilleures surprises, c’est des hasards, j’ai rencontré un super copain de jeu de rôle sur Bourges. On se rencontre, on joue, on se rend compte qu’il avait lu la Page il y a deux-trois ans (j’avais une coupe de cheveux différente), et qu’il était fan.

Le plus fort souvenir, c’est une expo à Angoulême avec des images en grand de la Page du Jour. C’est compliqué techniquement, j’avais du bosser un peu pour pas que ça déborde. Des tas de Coréens se marraient avec mes grimaces, ça m’avait fait marrer, ça m’a fait découvrir un truc sur moi (la transculture) : je suis plus dans une logique asiatique qu’européenne dans la Page du Jour, et dans le jeu de rôle quand je suis MJ.

C’était ma seule expo, c’était très bizarre. Tu vois jamais le résultat de ce que tu fais, c’est la difficulté d’être créatif en dessin. Avec Facebook, c’est différent, c’est commenté tout de suite.

J’avais réfléchi à des trucs sans parole, en vidéo, sans frontières.

J’aurai pas l’occasion de le refaire sur Bourges, et le côté technique prend du temps, et mes photos de merde permettent pas l’édition. J’ai paru dans un magazine de rock mais ça posait souci à cause de la qualité des photos (320 x 240, 15 Ko).

TM :

Mine de rien, c’est une mise à nu, se raconter comme ça, tous les jours. Tu t’es vraiment confié. Quand je lisais régulièrement la Page du Jour, j’en savais plus sur toi que sur pas mal de mes amis. Sur tes soucis de santé, sur les choses qui te donnent de la force, sur ton père. La planche qui m’a le plus marqué, c’est Adios Muchacho. On te voit complètement pris dans une émotion réelle, un drame de la vie. Et même là, tu conserves un humour de dingue. Est-ce que c’est la politesse du désespoir ?

Ebatbuok :

Tu m’envoies ça dans la gueule, j’ai les larmes.

Je crois à l’empathie. Il faut pas aller dans le pathos.

Quand mon père est mort, je me suis posé la question de faire une page, et je l’ai faite.

Politesse du désespoir, c’est un peu fort. Je crois à la sublimation : qu’il faut se dépasser soi-même. On reste pas à se morfondre comme une merde.

Tu te livres, mais tu le fais sous le sceau de l’humour, mais y’a rien de plus nécessaire que l’auto-dérision.

J’ai pas de limites, sauf sur deux-trois trucs très intimes. Ma seule limite, c’est la méchanceté, par exemple j’ai jamais attaqué sur le physique des gens ou leur caractère.

Mon propre matériau, c’est moi. L’humour est la politesse de la clairvoyance.

TM :

On t’a déjà dit que tu étais plus fort que Jim Carrey question grimaces ? Tu n’as jamais eu peur de rester bloqué ?

Ebatbuok :

J’ai jamais pris conscience de ça. J’ai réalisé mon potentiel avec le jeu de rôle, ça vient de la BD et du jeu de rôle. La Page du Jour, c’est un jeu de rôle tout seul. J’étais rebelle de faire du théâtre car j’avais peur de faire de la répétition, alors que le jeu de rôle, j’adore ça et je refais rarement le même scénario deux fois, seulement une campagne mais ça s’était bien passé.

Et je me suis rendu compte que ce comique n’est pas la seule chose qui m’attire. Y’a les deux. Je m’en suis rendu compte en jouant une scène de Knock. Je voulais pas trop en faire car j’avais beaucoup de projets. J’avais peu de texte, alors j’ai fait des mimiques.

De là à Jim Carrey…

Quand tu veux donner, tu utilises tout ce que tu peux. La limite de la Page du Jour, c’est pas cadré en plein, pour faire vivre la chose, c’est venu comme ça. N’importe qui peut faire de la BD avec des bonhommes-bâtons. Gelluck, l’humour est dans le texte. Lagaffe, c’est du comique visuel. C’est venu comme ça. Ma peau est élastique, je peux la tirer (ça fait peur).

TM :

Je trouve que Gwigwi mériterait davantage de temps d’antenne. Il est timide ou tes autres compagnons d’arrière-plan (Febreze, le nain de jardin, la peluche de Cthulhu) lui volent la vedette ?

Ebatbuok :

Il est un peu derrière, le pauvre.

Je les ai mis de côté, ça prend du temps. Je ferai un truc, c’est vrai qu’il est derrière. C’est rigolo, c’est un truc débile, au départ, j’ai pas eu l’idée de les utiliser et un gars a remarqué la bouteille de Febreze. Cela vient de quand je faisais de la BD. Mon personnage favori, c’était Monsieur Jésus. Ses compagnons, c’étaient un chat et une saucisse géante.

Je trouve rigolo qu’il n’y ait pas que des humains dans la vie, que les objets ont une âme. C’est comme en religion : les reliques, le Saint-Suaire…

On peut donner une âme à un objet. Le nain de jardin, c’est un cadeau de mon ex, il était posé dans un jardin et il est tombé : c’est devenu un nain de salon.

La peluche de Cthulhu, ben je suis rôliste…

Febreze, je l’ai jamais utilisé en quinze ans. ça doit être un produit antibactérien.

J’ai tendance à aimer ce qui est crétin.

 

TM :

Quand j’ai lu toutes tes histoires, le fait que tu as un bras bionique commandé par Jacques Chirac, que tu fais de la télépathie avec les objets, on voit que tu as un univers unique. Le fait que chaque planche en dissimule une deuxième qu’on doit découvrir en passant la souris, ça amène un double sens dans tout ce que tu dis, une morale, une ironie dramatique. Quand on regarde la vidéo chroniques Donjons et Dragons 11, où tu présentes tes joueurs, on ne sait plus à quel point tu joues, à quel point tu es sincère. Cela te plaît d’être toujours en équilibre entre l’absurde et le calculé, le second degré et le lâcher prise ?

Oui. Y’a des gens qui vont te croire… Ce qui me plaît, tu as pas de limites. Les vidéo D&D, j’ai arrêté à la cent-cinquantaine. J’adore l’impro, y’a rien d’écrit, je fais à la chaîne, une ligne directrice et vas-y camarade ! J’ai transcrit en vidéo des expériences fortes, en jeu de rôle en convention, tu mets des mecs par terre, tu casses leurs habitudes. Rien ne m’intéresse plus que de péter les conventions, de surprendre.

Tu viens d’analyser un truc… Je sais bien que mon nain n’est pas intelligent mais y’a des limites, je me fous de ma spiritualité qui est la religion du doute. C’est pour ça que j’ai fais la complainte de Jésus [La Page du Jour du dimanche]. J’ai eu des expériences mystiques mais j’ai toujours regardé avec une distance car ton cerveau peut te jouer des tours.

J’ai senti des choses dans un cercle de pierre, dans des églises, la même nature de paix, de tranquillité et d’harmonie, j’ai eu la même chose en me mettant à la place d’un taré dans une vidéo, un mec qui croit vraiment et on y va. C’est incarner qui m’amuse, devenir l’autre ; c’est le théâtre qui m’a fait réaliser. Le jeu de rôle aussi, passer d’un personnage à l’autre, tisser des relations, plus loin que mon train-train quotidien.

TM :

Beaucoup de tes pages suivent des contraintes oulipiennes, comme les vœux du nouvel an, le 366ème jour, etc… En plus de la Page et des vidéos, tu es aussi un gourmand de voyages, de théâtre et de jeu de rôle. Est-ce qu’on peut dire que le fait de connaître de nouvelles expériences, avec la créativité, sont deux choses qui te sauvent la vie ?

Ebatbuok :

Oui. C’est indispensable. Le handicap m’a enfermé pendant un an, un an et demi. J’ai eu une adolescence difficile, pas à faire le fou, mais des problèmes. La Page du Jour, c’est aussi une façon de s’enfermer, je m’échappe dans ma solitude, je sublime.

Voyager, faire du jeu de rôle, c’est pas être tout seul, c’est partager, voir des gens en chair et en os. Je suis fasciné par la manière dont on peut être dans d’autres cultures, avoir l’œil le plus ouvert possible, pas être défiant. J’ai fait Naples la semaine dernière, mais c’est fou, un français moyen tiendrait pas. Tu m’as bien analysé.

J’ai vu un psy. Cela fait quatre, cinq mois que je peux plus faire de gym, j’ai le dos en vrac, je suis bloqué physiquement, je suis parti sur des cours de technique vocale, et la psy m’a dit : « C’est ça qu’il vous faut. » En quelques phrases, les gens peuvent t’en apprendre plus…

TM :

Quels sont tes prochains projets créatifs ?

Ebatbuok :

La Page du Jour pose des problèmes techniques. C’est une vieille version de Dreamweaver, tout le monde doit passer sur Windows 10, ou 8. Moi, je peux pas, l’interface tactile est horrible. J’ai une vieille version de Photoshop. La mort future de mon PC me pose souci, je dois me renseigner sur un autre logiciel.

Soit je transcris en blog, mais ça m’embête un peu. La technique, ça me fait chier, je suis un artiste. Une demi-heure de technique sur une heure de Page du Jour, c’est mon max.

Mettre en ligne, faire les liens, ça prend du temps. J’espère pouvoir résoudre ce problème-là. J’aimerais bien tenter des vidéos, un format court, deux minutes, les gens s’en foutent quand ça dure dix, sinon écrire plutôt du théâtre, mais j’ai une limite physique avec mes yeux, je peux pas passer plus de trois quarts d’heure sur un écran sans vraiment payer.

J’ai trois, quatre projets que j’ai envie de rédiger. De la vidéo, peut-être en janvier si j’ai le temps.

Le théâtre, je vais relire un truc posé de côté il y un an. Deux pièces écrites, que je voudrais réécrire. J’ai envie de faire des sketchs courts, le souci c’est que ça contraint de faire des trucs drôles, mais y’a des trucs dramatiques qui sont bien aussi. En théâtre, le plus dur c’est de faire rire. Mais il y a des petites ficelles, trois-quatre conneries qui fait que les gens vont bien se marrer.

En vidéo, t’as pas de répondant. Je m’en fous du nombre de vues, je pose. Faut que j’organise ça, en écrivant plus la chose. J’avais envie à la voix de prendre quelques poèmes et de les réciter en les variant comme Raymond Queneau, en déclamant de deux-trois façons pour donner un effet comique.

Je me sens plus ouvert.

J’ai été reconnu invalide mais il faut que je me fasse virer par la sécurité sociale, en invalide je touche la même misère mais sans la contrainte du travail qui m’a coûté mon œil, j’expérimente sans aucune limite ce que j’aime faire. À chaque fois que j’ai un activité, ça a péché mon potentiel créatif. À chaque fois que j’ai un mi-temps, j’ai été sec créativement. Ce qui me manque, c’est que je fais moins de jeu de rôle depuis un an et demi. J’aimerais reprendre plus activement, ça fait partie du nécessaire. Je suis souvent joueur, mais reprendre une campagne, ça me stimulerait pour ma page du lundi (Chroniques Rôlistes), c’est important de s’en servir comme source et pour se foutre de ma gueule, de mes créations, car j’aime les choses un peu con.

Les nains sont un peu bizarres dans mes jeux, et ma femme ne supporte pas. Un adepte de la frite à Shadow Run, ils étaient enfermés avec lui dans un bateau. Un Shamane Moule…

J’aime une deuxième lecture, une distanciation, un double sens. C’est hyper débile, mais ça peut aller plus loin. Quand tu prends les infos au premier degré, mais si tu cherches plus loin, ça devient plus problématique.

Comme en jeu de rôle, j’ai jamais fait de grand méchant, je laisse les joueurs gérer : le pire ennemi que t’as, c’est toi-même. Rien de pire que le pouvoir qui corrompt, je suis fasciné par ça.

Mon œil a pété parce que j’ai écrit un million de signes pour la campagne Shadow Run, douze heures par jours. Quand t’es occupé, c’est ce qu’il y a de plus dur à écrire, si tu veux que ça soit vivant, qu’il y ait des options, c’est plus dur qu’écrire un roman, une nouvelle ou du théâtre.

Même un scénario, c’est dur si tu veux sortir des sentiers classiques. J’y ai passé du temps.

Quand je suis sur un projet, je suis dessus à fond. Mon cerveau est con, j’y vais quand je suis motivé, je m’en fous. Le théâtre, j’ai joué dans sept représentations différentes. La Page du Jour m’a permis de savoir pourquoi découvrir l’être multiple qui est en toi. L’expérience de la deuxième personne, c’est assez libérateur, y’a moyen. Ce « il » qui est presque un « tu ».

C’est un exercice pareil, l’Oulipo. À Bordeaux, j’avais écrit des PNJ, un frère et une sœur jumelle avec une histoire de cul, on était morts de rire en rigolant au-dessus des personnages, et j’étais hué à Nancy.

Ce « tu » t’aide à plus s’approprier les personnages. En jeu de rôle, l’historique du personnage de ma femme, elle devait avoir tué quelqu’un on était passés et on l’a joué comme ça, ce « tu » laisse sujet à interprétation, ça aide à plus accepter la chose, plutôt que de se jouer.

En jeu de rôle, j’ai trouvé mes graals que j’ai compilés en un. J’aime qu’il puisse y avoir du hasard, mais la plupart du temps y’a pas de jets de dés, si le personnage est compétent. Donjon et Cthulhu, c’est les deux jeux comiques que je préfères, car tu rigoles de la situation.

Tu m’appelles Ebatbuok sur Outsider ! C’est pas une coquetterie, c’est une histoire de pleins de personnalités, c’est mon nom de plume et de dessin. C’est un petit hommage à un pote avec qui on pastichait les Strange, y’en avait un qui signait Ebatbuokqee. On était quatre, l’un est mort à dix-huit ans, en breton Ebatbuok ça ressemble à « Vache Joyeuse ». Et sur les forums, je suis Ange Gardien.

3 réflexions au sujet de « La Page du Jour, une dose quotidienne de folie ordinaire »

  1. Ca m’en fait de la lecture (j’ai accepté la publication de l’article sans la relire)… Je précise que je n’ai vu le psy qu’une fois, pour accompagner un truc dans la gestion de la prise de la douleur avec un appareil qui envoie des electro-chocs…
    Je n’ai rien contre les psys… C’est juste que j’ai eu d’autres techniques pour la thérapie 🙂

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