La lassitude

A vouloir cumuler nos obligations, nos loisirs, nos proches et la créativité, nous pouvons atteindre une lassitude extrême.

On se sent fatigué, crevé, brisé, à bout de souffle, à bout de nerfs, à bout d’espoir.

Tout ce travail nous épuise. Moralement, intellectuellement, physiquement. Cette fatigue dans nos cœurs et dans nos os ne semble pas trouver d’exutoire. Ni de récompense. Nos boîtes mail semblent vides de compliments. Nos proches ne comprennent pas notre acharnement. Avec nos doubles journées, nos voisins nous prennent pour des fous et nos proches nous prennent pour des égoïstes. On se sent seul, seul, seul.

Et toute cette peine, pour quoi ? Notre grand-œuvre se dérobe chaque jour. On a l’impression de se perdre dans des tâches annexes, quand le vrai travail glisse. On en ressort abêti, hébété. Des Sisyphes modernes poussant un rocher qui se dérobe, dans l’enfer d’un temps devenu fou. Cernés par des départs de feu, on se sent incapable de réaliser les tâches, innombrables, titanesques, qu’on s’est soi-même fixées.

Notre travail créatif nous prend tout notre temps libre, pour si peu de récompenses. Quelques œuvres qui nous laissent insastifaits. Une reconnaissance, insuffisante. De l’argent, presque pas. Des sommes dérisoires au regard des efforts consacrés.

On ne trouve pas le repos. Nos nuits sont hantées par des projets créatifs qui nous empêchent de fermer les yeux. Nos pauses sont entachées de culpabilité. Et les exutoires que nous trouvons sont des remèdes pires que le mal : nous vagabondons sur internet, nous nous abîmons dans des paradis artificiels.

Parfois, nous voudrions tout envoyer valser. Courber l’échine et retourner dans le giron d’un travail salarié sans âme, et des soirées et des week-end à ne rien faire qu’à se distraire. Fermer les yeux et dormir. Parce que vivre dans la vraie vie, c’est violent. Se confronter à ses valeurs, se livrer à sa passion. C’est un domaine qui semble sortir du rationnel. Où les efforts consentis ne rencontrent aucune valorisation, financière, sociale. C’est un projet qui ne trouve jamais d’achèvement. La créativité est un chemin sans ligne d’arrivée.

Il semble pourtant que cette solution est la moins séduisante de toutes. Abandonner la créativité équivaut à un suicide moral. C’est laisser tomber les outils avec lequel nous construisons une vie en conformité avec nos valeurs.

Il existe d’autres solutions pour combattre la lassitude. Limiter le nombre de nos projets. Avancer par tous petits pas, réduire ses tâches à des expressions minimes, simples. Un voyage de mille lieues a commencé par un pas. Trouver des synergies entre notre créativité, notre travail, nos proches.

Mais surtout, accepter. Accepter que même la créativité comporte son lot de souffrances. Accepter aussi que nos désirs de créativité n’ont pas de limite, que notre vie entière ne suffira pas à les assouvir. C’est un chemin qui n’a pas d’arrivée. Par conséquent, se contenter de ce que l’on fait, sans se précipiter pour atteindre la suite. Partant de là, il n’est nul besoin de tout sacrifier pour être créatif. Être créatif à temps plein ne nous rapprochera pas de la fin de notre œuvre, puisque notre œuvre n’a pas de fin. Alors, nous pouvons prendre du temps pour nous reposer, ou pour créer moins vite, de façon moins fatigante. Ou pour nous consacrer à autre chose, pour nous consacrer aux autres. Accepter enfin que c’est une illusion de croire que nos efforts n’ont aucune récompense. Ils sont en eux-même leur propre récompense. Et surtout, le temps joue de notre côté. Si nous continuons à exercer notre passion, nous finirons forcément par en tirer quelque chose. C’est pour ça que devenir créatif à temps plein veut forcément dire quelque chose. Est-ce notre créativité qui nous épuise ou le reste autour ? Toutes ces activités non-créatives, un métier contraire à nos valeurs, des engagements qu’on regrette d’avoir pris, ou encore des activités sans importance, juste pour oublier d’être en vie. Ne sont-ce pas ces activités-là qui nous épuisent ? De quoi sommes-nous las vraiment ?

Est-il possible d’être lassé de vivre ? Créer, c’est s’exprimer, c’est agir en conformité avec ses valeurs, c’est s’adapter, c’est évoluer. Créer, c’est vivre. Si l’on est las de créer, alors autant admettre qu’on est las de vivre. Quand on le formule à voix haute, on réalise qu’une telle chose est absurde. Alors, on retrouve aussitôt l’énergie. Une énergie vivante, une énergie inépuisable, une énergie qui ignore la notion de rentabilité, une énergie qui ignore la lassitude, une énergie qui sait où aller. Dans le sens de la vie. Rien n’est plus simple alors que de retourner à cette activité créatrice qui nous apporte toute cette énergie.

12 réflexions au sujet de « La lassitude »

  1. Créer c’est pourtant bien une manière de survivre, et de se faire plaisir. En plaisir, il faut parfois être égoïste et penser avant tout au sien.

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  4. Il y a pas si longtemps de cela , je passais mon temps devant mon écran à jouer . Bien que je trouvais le jeu assez créatif , j’avais le sentiment de perdre mon temps , le même sentiment que l’on a lorsqu’on reste à rien faire alors que l’on a du travail. J’ai fini par désinstaller ce jeu , pour avoir plus de temps pour créer mon jeu de rôle . Comme quoi , nous avons besoin de crée .

    Je viens de comprendre ce qui me poussait a arrêté ce jeu .

    • Nous avons besoin de cumuler des expériences car elles sont la source de notre créativité. Jouer à des jeux, se reposer, voyager, faire des rencontres font partie de ces expériences, elles sont plus bonnes que mauvaises pour la créativité. Le tout est de savoir quand s’interrompre dans sa recherche d’expérience pour en faire une restitution sous la forme d’oeuvres.

  5. Réflexions intéressantes sur la créativité et la lassitude. Tout créatif doit cumuler 2 vies en quelque sorte: travailler sa passion mais être aussi un parent/citoyen/acteur. Effectivement, se fixer des objectifs à petits pas peut être une solution pour tout harmoniser sans prendre sur ses nerfs

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