La fidélité et l’ennui

Je crois que je me suis souvent beaucoup ennuyé.

Nulle surprise à ce que je sois devenu écrivain !

Je me rappelle avoir écrit dans des salles d’attente, dans le bus, dans le train et dans l’avion, avoir écrit en cours, en contrôle et aujourd’hui au travail, tous les jours.

J’ai passé ma vie à faire ce que je croyais qu’on attendait de moi. Je l’ai même souvent fait avec brio, au point d’avoir été premier de la classe jusqu’en 2ème année de classe préparatoire.

Si ça m’a rapporté des honneurs et sans doute quelques jalousies, ça ne m’a jamais rendu heureux. Ma mention très bien au baccalauréat ne m’a pas mis en joie. Au point qu’aujourd’hui, je suis très critique envers l’école. Il me plait souvent à penser ce qu’aurait été ma vie si j’avais quitté l’école en cinquième. Ou si à cette époque, la contemplation d’animaux empaillés ne m’avait pas fait croire à tort que j’étais passionné par la biologie et gaspiller les vingt années suivantes dans des études et une carrière scientifiques où je n’ai pas ma place.

Aujourd’hui, les choses vont mieux. Si j’ai tenu certaines personnes pour responsables de mon orientation, j’ai fait la paix avec elles parce que j’ai compris que j’avais fait les mauvais choix tout seul. Si je suis toujours salarié à un poste où je ne peux pas m’accomplir, je me suis organisé pour écrire malgré tout. Je sais que je pourrais sortir plusieurs livres par an en gardant ce boulot, mais ce n’est pas ce que je veux. Parce que je suis fatigué de mentir. Je suis fatigué de ne pas être centré sur moi-même, de ne pas être fidèle à ce que je suis, à ce que je veux être. Je ne contribuerai pas à quelque chose de plus grand que moi en continuant à faire ce travail. Je n’ai pas envie de dire à mes enfants qu’ils devront avant tout se trouver un travail alimentaire et qu’ils verront ensuite s’ils occupent leur peu de temps libre à la mission qu’ils se sont données sur cette terre.

Mais ce n’est pas vraiment mon problème aujourd’hui. Je me suis fixé des échéances pour me reconvertir, ce sera fait en temps voulu. Mon problème aujourd’hui, c’est d’être fidèle à moi-même en écrivant, non seulement tous les jours (ce que je fais déjà), mais pendant autant de temps que je pourrai en trouver.

Je vous ai parlé d’organisation, de priorités, de mission. Mais je ne vous ai pas dit que le plus grand obstacle à la créativité, ce n’est ni votre patron, ni votre famille, ni vos amis. C’est l’ennui. J’ai une belle liste de choses à écrire, mais alors que j’ai prévu de m’y atteler, je vois une notification sur les réseaux sociaux, un nouveau message sur tel forum, un nouveau mail. Je me dis que je regarde juste un message avant d’ouvrir mon traitement de texte. Une demi-heure après, je suis encore sur internet. Ça ressemble tellement à de l’ennui ! Comme si la perspective d’écrire m’ennuyait à un tel point qu’il fallait absolument que je fasse autre chose pour m’en distraire. Mais quelle frustration au final ! Je sais que pendant cette demi-heure, je n’ai rien fait qui vaille la peine que je m’en souvienne. Je n’ai pas fait ce qui était important pour moi, alors que rien ni personne ne m’en empêchait.

Ça n’est pas et ça n’a jamais été une question de productivité. Je suis déjà très productif. Depuis 13 mois, j’ai publié dix livres.

J’ai passé trois ans à lutter contre mes addictions. J’ai arrêté les cigarettes, arrêté l’alcool, arrêté les friandises, arrêté les jeux vidéos, perdu 25 kilos. Internet, c’est une addiction vieille de quatorze ans. J’ai gaspillé des milliers d’heures dessus. Je suis encore accro. Je ne prétends pas qu’internet est mauvais, c’est un outil précieux pour moi et ça a ouvert ma culture bien plus qu’aucune bibliothèque. Mais je veux cesser d’y passer plus de temps que nécessaire pour ma mission.
Ça n’est pas un problème d’organisation. J’ai mis en place des méthodes qui, si elles sont efficaces, ne tuent pas le problème à la racine. Sur mon tableau de bord, je note les tâches à faire sur internet au lieu de les faire de suite. J’ai supprimé tous mes contacts de google + et de twitter et je ne suis qu’une vingtaine de contacts sur facebook. Je ne suis que quatre blogs. Je prévois dans mon emploi du temps de ne vérifier internet et mes mails qu’une fois par semaine (au lieu de deux fois par semaine auparavant). Las ! Je désobéis à mes propres règles et passe une heure par jour sur internet alors que je ne suis pas censé le faire. Quand j’ai épuisé ma liste de sites restrictive, je vais au hasard sur d’autres sites ou je tourne en rond sur les mêmes sites à l’affut de la moindre notification.

Quand je choisis de passer plus de temps sur internet que nécessaire, je fais un aussi mauvais choix que quand j’ai signé pour faire une classe préparatoire scientifique. C’est un choix fait par instinct, un choix de fuite et un choix de confort. Je me connecte parce que mon cerveau sait que je m’apprête à faire quelque chose d’important, quelque chose qui compte, et me commande de fuir ça.

Sur mon lit de mort, il est possible que je me dise : « Si seulement j’avais plus écrit, si je m’étais plus occupé de mon foyer, de mes amis… ». Je ne me dirai pas : « Si seulement j’avais passé plus de temps sur internet ! ».
C’est ça que je dois retenir. La vérité, c’est que le choix de me connecter n’est pas un vrai choix. C’est de l’instinct animal qui me recommande, une fois que j’ai fait le strict nécessaire pour survivre, de ne plus engager le moindre effort. Mais mon vrai choix, c’est de m’atteler à l’écriture, parce que je ne me suis jamais senti aussi en forme, parce que c’est ça qui compte dans ma vie. Mon vrai choix, c’est de ne pas gaspiller une seule seconde dans des vagabondages solipsistes sur la toile et de réinvestir ce temps gagné dans ce qui est important : mon couple, ma famille, mes amis, l’écriture.

Alors, à chaque fois que mon instinct me commandera de me connecter, je vais observer cette envie et je comprendrai que ce n’est pas une vraie décision, et que je peux la combattre tout de suite, à chaque seconde de cette envie, jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Je ne peux pas empêcher l’envie d’arriver car c’est un réflexe, pas une décision. Mais une fois l’envie arrivée, je peux l’éteindre.

Et ça n’est même pas un grand effort de volonté quand ont sait la récompense qu’on obtient, celle de vivre la vie qu’on a choisie, une vie qui compte.

5 réflexions au sujet de « La fidélité et l’ennui »

  1. Je passais par hasard lorsque mon attention s’est pris les pieds dans les plis de ton texte.

    Ton témoignage m’a beaucoup touché par son authenticité et sa sagesse ; le rôle inattendu de l’ennui comme moteur créatif, l’écoute de sois si retardée et brouillée par des codes dont le sens a été oublié, le respect de sois comme boussole de l’épanouissement, la volonté et l’énergie comme forces irrésistible de l’accomplissement.
    Nous passons tous un certain temps a observer les motifs de ces concepts avant d’en intégrer le sens profond.

    La vie est courte, je te la souhaite intense.

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