La curiosité a horreur du vide

Quand j’étais en cm2, il y avait un gars dans ma classe qui dessinait des deux-chevaux. Il en avait tout un carnet, toujours dessinées aux feutres, de profil. Au début du carnet, c’était des modèles classiques, ou des modèles camionnettes, et plus on avançait dans le carnet, plus elles devenaient fantaisistes, deux-chevaux d’artisans au design adapté au corps de métier, deux-chevaux de rallye, deux-chevaux-avion, deux-chevaux fusées.

Je n’ai pas pu m’empêcher de dessiner des deux-chevaux à mon tour. J’ai toujours été un imitateur. Je m’engage souvent dans un domaine après avoir vu quelqu’un s’amuser à le faire. Avec le recul, je me dis que ce n’était pas très fair play car ces deux-chevaux permettaient au gars d’être un peu populaire et je venais de lui enlever l’exclusivité. Mais à l’époque, je n’en avais cure, j’avais attrapé le virus deux-chevaux. J’en ai dessiné un paquet, toujours plus fantaisistes, jusqu’à une apogée avec une grande planche représentant une dizaine de deux-chevaux de chantier toutes jaunes. Puis je suis passé à autre chose. J’avais fait le tour de ce que le domaine avait à m’offrir.

Ou est-ce que je veux en venir ? Tout est au sujet de la curiosité. La créativité ça n’est pas forcément être original, ça n’est pas non plus être ingénieux. C’est avoir la curiosité d’explorer son propre monde imaginaire jusqu’au bout. Notre monde imaginaire, c’est en fait celui des autres.

Beaucoup d’œuvres picturales d’art outsider, surtout les dessins d’aliénés, sont caractérisées par l’horror vacui. L’horreur du vide. La page est entièrement remplie par le dessin. Parce que l’auteur a en horreur l’idée de laisser des terres inexplorées dans son propre imaginaire.

Il m’arrive d’être confronté à des auteurs qui ont l’angoisse de la page blanche ou alors produisent très lentement par perfectionnisme. Je ne fonctionne pas de cette façon. Je crois que je suis simplement ma passion. Je lâche prise et j’écoute ma curiosité.

Je veux bien respecter ça. Je sais ce que le perfectionnisme permet d’obtenir comme résultat. Je sais aussi quelles horreurs l’abstention empêche de venir au monde. Néanmoins, si vous êtes dans l’un ou l’autre de ces cas et voulez en sortir, je n’ai qu’un conseil à donner : SUIVEZ.VOTRE.PASSION. Et accessoirement, notez toutes vos idées.

Avec le temps, j’ai appris à étendre cette curiosité à mon œuvre passée et à capitaliser dessus. Me lancer dans l’autoédition m’a offert de redécouvrir mes écrits précédents presque comme s’ils étaient le travail d’un autre.

Si vous doutez de la taille de votre patrimoine créatif, reconsidérez vos créations passées. Vous pouvez les corriger avec le regard affuté de l’expérience tout en respectant votre vision de l’époque que vous ne sauriez reproduire aujourd’hui (ce que j’ai fait pour mes romans La Guerre en Silence et Hors de la Chair), les désosser pour les réintégrer dans vos œuvres actuelles (pour la maquette du Livre Source de Millevaux Sombre, j’ai abondamment réutilisé le matériel produit pour le fanzine Putride, l’ancienne version de Millevaux, le scénario Mildiou et le livre de Musiques Sombres pour Jeux de Rôles Sombres) ou en extraire la substantifique moelle pour construire un modèle qui vous permettra de bâtir du neuf très facilement (mon ancien système pour Millevaux en mode épique m’a permis d’aboutir à Inflorenza des années plus tard, et le système d’Inflorenza, repensé et adapté, m’a permis d’imaginer un nouveau jeu de rôle en deux jours, et promet de permettre beaucoup d’autres choses encore).

Je suis mon premier fan. Autoéditer mes oeuvres, c’est comme découvrir dans une malle les vieux écrits d’un ami un peu timide et farfelu, lui dire que c’est de l’or et les diffuser pour lui.

En tant qu’êtres humains, nous avons besoin de partager des choses entre nous. Des informations, notamment, en abondance. Si vous êtes sincère dans votre curiosité, les autres finiront par s’intéresser à ce que vous faites. A cette part de vous-même que vous découvrez pour eux. Au final, c’est une vraie fierté pour moi de pouvoir montrer mon travail. Finaliser le Livre Source de Millevaux, qui sortira dimanche prochain, m’a pris beaucoup de temps et d’énergie. Mais j’ai pensé au plaisir que je pourrais apporter en offrant mon travail, et cela m’a donné la force de me donner dans ce livre jusqu’au bout.

Laisser parler sa curiosité ne comporte qu’un seul risque : se perdre. Alors que j’ai et que j’ai toujours eu une dizaine de projets en cours, j’ai eu très récemment une idée de roman qui a déclenché mon enthousiasme. Un paradigme de science-fiction avec un habillage qui m’a surpris moi-même tout en promettant d’exploiter mes obsessions habituelles. J’ai vraiment, mais vraiment hâte d’explorer en détail. Ce week-end encore, après la lecture d’un article du blog Du bruit derrière le paravent, et en apprenant le début de la nouvelle édition du Festival de la photo de mer dans ma ville de Vannes, j’ai eu l’idée un nouveau jeu de rôle, sans dés ni crayon, ni feuille de personnage, qui contera l’histoire de marins sur les côtes d’une Bretagne magique et me permettrait d’apporter ma contribution à l’ouverture du média jeu de rôle au grand public.

Entre mon patrimoine créatif encore inédit et la quantités d’idées nouvelles que je veux exploiter, j’ai parfois le vertige. La vraie bonne nouvelle c’est que je sais pouvoir donner une chance à chacun de ces projets. Et c’est bien mon rôle de vous expliquer peu à peu comment une telle chose est possible.

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