Fuir les valeurs sûres

En matière de culture, nous avons tous nos préférences. Mais nous avons souvent cette tendance à nous réfugier vers les valeurs sûres. 

Et parmi ces valeurs sûres, se trouvent souvent des œuvres réalisées avec beaucoup d’argent, des énormes équipes, pour soutenir une seule vision. Nous soutenons la vision de Walt Disney, de Sony, d’Albin-Michel, d’Ubisoft, et de quelques autres.

Nous consommons de l’attente. Nous consommons des œuvres parce qu’on nous a alléchés avec des bandes-annonces ou des préfinancements qui nous promettaient monts et merveilles. Nous consommons de la culture sur la base de la réputation.

Nous consommons des valeurs sans les discuter. Nous faisons entrer dans nos vies des œuvres qui célèbrent la violence contre les hommes et les animaux, l’hétéronormativité ou le validisme, parce qu’elles ont le mérite d’être efficaces. Nous consommons des œuvres faciles à comprendre car nous sommes lassés de questionner un contenu. Nous consommons des œuvres qui ont coûté très cher car cela nous rassure sur notre valeur en tant que public. Nous consommons des sagas parce que la répétition des mêmes schémas nous rassure.

Dans ces conditions, l’avènement d’une société de vocations sera difficile. Tout le monde mérite un regard, mais comment l’apporter si nous regardons tous dans la même direction ?

Nous avons tous aussi notre curiosité, notre singularité, qui nous pousse à nous tourner vers des oeuvres plus confidentielles, plus personnelles. Et si nous faisions un peu plus que suivre nos goûts et les algorithmes de recommandation ? Si nous étions plus militants dans notre consommation de la culture ?

Cela passe par rechercher la qualité, peut-être, mais la sincérité, surtout. Cela passe par une charité culturelle. C’est donner une pièce à un musicien des rues même s’il joue moins bien que dans un concert joué à guichets fermés, c’est acheter un roman indépendant sur la bonne bouille de son autrice, c’est s’arrêter un instant pour regarder les graffitis. C’est se plonger dans des œuvres brouillonnes, hermétiques, rebelles, déviantes, folles, naïves, exotiques. C’est picorer. C’est brûler nos propres chapelles, être curieux de tout. C’est s’accorder le droit à l’erreur.

La culture militante, c’est accorder un regard à chacune et chacun. C’est accorder à chacune et chacun les moyens et le droit de s’exprimer et d’être écouté.

4 réflexions au sujet de « Fuir les valeurs sûres »

  1. Merci beaucoup pour cet article.

    Je vais te taquiner un peu, mais c’est pour lancer un petit débat, si tu le veux bien. 🙂
    L’idée, si j’ai bien saisi, c’est un peu de boycotter les grosses productions pour accorder plus d’attention, de temps et d’argent dans les oeuvres indépendantes. Est-ce que ça ne revient pas à faire de la « discrimination positive »? Et est-ce que ça ne va pas te détourner d’une oeuvre à gros moyens mais faite avec une démarche sincère?

    • L’idée est surtout justement d’accorder plus d’attention à la sincérité de la démarche. Je ne doute pas que ça arrive qu’une grosse production soit effectuée avec une grande sincérité. Ceci dit, je pense qu’on peut faire le deuil de certaines pour accorder plus d’attention à des œuvres singulières et maladroites, faites avec peu de moyens par des personnes dont le système culturel actuel empêche d’en vivre. Cela signifie, peut-être, passer à côté de grandes œuvres pour s’attacher à de petites œuvres, oui.

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