Faut-il créer pour être aimé ?

Que recherche-t-on en créant ? Etre aimé ? Quel type d’amour ? De la part de qui ? La créativité est-elle une fin ou un moyen ? Quelles sont les raisons qui nous poussent à créer ? Lesquelles sont légitimes et lesquelles sont déplacées ?

 

Faut-il créer dans le but d’être aimé ?

Créer, c’est s’exprimer. Exposer sa création revient à attirer l’attention des autres. Nous pouvons utiliser notre créativité pour dire aux autres qui nous sommes, en espérant que cela les séduise. En exposant nos créations, nous pouvons rechercher à collecter des retours du public, pour atteindre l’estime de soi, la reconnaissance sociale, le respect de nos pairs, des conquêtes amoureuses faciles, l’argent, la gloire, la postérité.

Quels que soient les bénéfices sociaux et relationnels de notre créativité, il est pourtant dangereux de les considérer comme une fin, si ce faisant, notre recherche de bénéfices sociaux altère nos créations. Créer, c’est s’exprimer. Si nous recherchons à tout prix l’approbation d’un public, nos créations finissent par perdre en sincérité. Or, se contenter d’assembler les attentes supposées d’un public sous la forme d’une œuvre, ce n’est plus être créatif, puisqu’on cesse de s’exprimer. De créatif on devient faiseur.

Peut-on continuer à produire des créations sincères et assouvir notre recherche d’approbation en communiquant sur notre œuvre ?

C’est un compromis possible. On crée une œuvre sincère, puis on met en œuvre une communication ciblée, pour que notre œuvre atteigne le public susceptible de l’apprécier. Que ce soit en bien ou en mal : dans cette démarche, on accueille tout sauf l’indifférence. Mais dans cette communication, il importe de rester toujours sincère, et présenter l’œuvre telle qu’elle est vraiment. Pas telle qu’elle devrait être pour attirer davantage l’attention.

Faut-il aimer pour créer ?

Nous pouvons utiliser notre créativité pour montrer à l’être aimé ce qui nous semble être la plus belle part de nous-mêmes. Le mélange de la créativité et de l’amour permet d’offrir « ces perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas » que chantait Jacques Brel. Des monuments entiers ont été construits par amour, du Taj-Mahal au Palais Idéal du Facteur Cheval. On entend souvent dire qu’un créatif ne crée que pour une seule personne en définitive. Créer, c’est s’exprimer. Si nos sentiments sont intenses, nos œuvres seront intenses. Mais c’est valable quelque soit le sentiment. Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, les toiles de Francis Bacon, Le Festin Nu de Williams Burroughs, sont des œuvres intenses parce qu’elles transcrivent des sentiments intenses, mais ce n’est pas l’amour qui est le sujet.

Faut-il créer pour prouver son amour ?

De nombreux créatifs ont sans doute trouvé l’âme-sœur grâce à leurs œuvres. Mais qu’on ne se leurre pas. Nous ne sommes pas nos créations. Une personne peut aimer nos créations, sans se mettre ensuite à nous aimer. Nous pouvons penser qu’une œuvre est une forme suprême de cadeau. Offrir un cadeau n’est-il pas la meilleure façon de gagner ou conserver l’amour ? Non. Les gens ne nous aiment pas pour ce que nous leurs offrons. Ils nous aiment pour ce que nous sommes. On peut acheter de la reconnaissance, de la réciprocité, de la servitude avec des cadeaux. On n’achète pas l’amour.

 

Faut-il aimer une personne parce qu’on aime ses créations ?

On peut écrire des poèmes d’amour à briser le cœur. Mais ils ne révèlent que le sentiment d’un moment, et ne se traduisent pas forcément par une affection réelle ou durable. Nos œuvres, aussi sincères soient-elles, sont des mensonges. Elles traduisent les sentiments de l’époque où elles ont été créées, auxquels se mélangent des sentiments inconscients et aussi des sentiments factices, placés là pour le style, des éléments non sincères, car aucun créatif n’est jamais totalement sincère, totalement lui-même au moment où il crée. N’aimez pas une création, aimez une personne.

 

Peut-on aimer une personne sans aimer ses créations ?

Absolument. Parce qu’on n’aime jamais tout d’une personne, on peut aimer une personne sans aimer ses créations. Pour autant, on peut l’aimer pour sa créativité, parce que justement elle est sincère, sans aimer le résultat.

Doit-on attendre de nos proches qu’ils disent apprécier nos créations ?

Absolument pas. Si vous cherchez des preuves d’amour de la part de vos proches, n’attendez pas de leur part une approbation de vos œuvres. Attendez qu’ils aiment la personne que vous êtes. Et si vous cherchez une preuve d’amour de leur part, interrogez-vous d’abord sur la sincérité de vos propres sentiments. Le vrai amour est inconditionnel. Il n’attend pas d’être payé en retour.

Faut-il être créatif pour rencontrer l’amour ?

Être non-créatif, c’est renoncer à s’exprimer. C’est oeuvrer pour les valeurs des autres, ou ne pas oeuvrer du tout. Les personnes non-créatives ne sont pas moins séduisantes, elles ont tout autant de valeur en tant qu’êtres humains. Cependant, leur renoncement nuit à leur vie relationnelle.

Notre créativité peut-elle nuire à notre vie relationnelle ?

Absolument, si nos créations nous dévorent. S’il y a dans notre vie des personnes qui comptent pour nous, investissons une bonne partie de notre créativité dans notre relation avec elles. Si nous passons tout notre temps à créer des oeuvres qui ne les concernent pas, elles finiront par partir. Nous pouvons les impliquer dans nos créations, ou créer directement en pensant à eux. N’oublions pas que la créativité ne se limite ni à l’art ni à la création d’objets. Etablir une relation riche avec une personne est un immense défi de créativité.

 

Alors, quelle est la taille minimale pour un public ?

Rechercher à toujours augmenter son public, c’est estimer que les premières personnes qui ont suivi vos créations ne valent rien, que seules valent celles qui seront séduites plus tard. Si en s’exprimant par la créativité, on recherche un auditoire, je dirais que la taille satisfaisante d’un public pour une œuvre donnée, c’est une personne. Si une seule personne a accordé à votre création l’attention nécessaire, si une seule personne a écouté ce que vous aviez à dire, qui vous étiez à ce moment-là, alors votre création a rempli son office. Quand on dit des mots comme « Je t’aime » ou « Veux-tu m’épouser ? », il suffit qu’une seule personne les entende pour que notre vie soit bouleversée.

Alors, faut-il éviter d’augmenter son public ?

On peut chercher à augmenter son public, mais il faut le faire pour les bonnes raisons. Créer, c’est exprimer ses valeurs. Si nous pensons que nos valeurs méritent d’être défendues auprès d’autres personnes, si nous pensons que notre œuvre peut créer de la valeur pour d’autres personnes, alors c’est de notre devoir d’amener notre œuvre vers ces personnes. À condition de trouver un équilibre. Doit-on passer le restant de sa vie à promouvoir notre première œuvre, et ce faisant, cesser de créer ? La seule façon acceptable de le faire serait de partir d’une idée très simple, si fondamentale que le seul fait d’en parler pourrait constituer l’œuvre de toute une vie. Le message antiraciste de Martin Luther King en est un bel exemple. À quoi aurait-il pu mieux employer sa vie sur terre qu’à répandre ce message ? D’autres idées, toutes aussi fondamentales, ne prennent de valeur que quand on les porte à la connaissance de l’humanité, qu’on laisse l’humanité les développer à notre place. Ce sont les grands mythes d’hier et d’aujourd’hui, les grandes inventions, les grandes idées. Notre créativité s’investit alors complètement dans la promotion de notre première œuvre.

A contrario, si nous avons plusieurs idées, notre quête acharnée d’un public nous empêche de prendre le temps de créer de nouvelles œuvres. À nous de trouver un équilibre entre promotion et création.

Faut-il créer pour un public ?

Créer, c’est s’exprimer. Parfois, nous sommes notre propre public et ceci suffit à ce que notre création atteigne son but. C’est tout le principe de l’art-thérapie, de l’art outsider et du bricolage : on crée pour améliorer sa propre vie. Vu de l’extérieur, cette création en solitaire, invisible des autres, peut sembler triste. Mais elle n’est vraiment triste que si le créatif n’avait rien à se dire à lui-même, et tout à dire aux autres.

Pourquoi faut-il créer ?

Si l’on ne crée pas pour être aimé, on crée pour s’exprimer. Plus concrètement, on n’est vraiment créatif qu’en produisant des œuvres conformes à nos valeurs. Ces œuvres transforment le monde, les autres ou nous-mêmes. On ne crée jamais sans raison. On crée pour exprimer ses valeurs, on crée pour changer le monde selon nos valeurs.

Et vous, quelle transformation créez-vous ?

5 réflexions au sujet de « Faut-il créer pour être aimé ? »

    • Merci beaucoup à toi Yoann !

      La question de l’élitisme est une grande question ? Peut-on concilier le souci d’être sincère et le souci d’être entendu ? Sur combien de détails de sa création peut-on revenir sans la travestir ? Que doit-on faire des suggestion d’un tiers ? Doit-on disqualifier une audience sous prétexte qu’elle n’a pas la même culture que nous ? A quel moment le souci d’avoir un public supplante le souci de délivrer une oeuvre ?

  1. « faut il ETRE aimé pour créer? »
    pour moi oui, et c’est la clé de tout.

    Ca peut etre l’amour d’un animal, d’un humain, d’un public, de soi meme.

    Mais si on est pas aimé, je pense qu’on ne peut pas créer.

  2. Ping : Créer en souffrance | Outsider

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