Départs de feu

Les cercles vertueux ont parfois des angles vicieux.

Quand j’ai voulu surmonter à la fois mes problèmes de surmenage et de motivation, la méthode GTD, développée par David Allen, est tombée à point nommé.
Pour faire simple, elle consiste à noter tout ce qu’on envisage de faire dans des listes d’actions. On subdivise ses actions par projets et par support, on découpe chaque action en micro-actions, et enfin on les range dans différents compartiments : En cours, En attente, Un jour peut-être.

C’est un système d’organisation redoutable et qui peut tenir dans un simple tableur de quelques kilo-octets. Dès que j’avais une idée, je la reportais dans ce tableau de bord et je pouvais ainsi enfin vivre sans ruminer en permanence des choses à faire, des projets, des paroles qui restaient non dites et des devoirs qui restaient non remplis. Cela m’a permis d’être productif, d’être fiable, d’être confiant. En libérant mon esprit de la liste des choses à faire, en externalisant ma mémoire, en traçant mes engagements, et en gravant mes idées dans le marbre, j’ai pu également décupler ma créativité. Et quand j’ai voulu me focaliser sur ce qui était vraiment important, le système m’a encore aidé. Mais je vais y revenir. Passons aux angles vicieux du cercle vertueux.

La plupart d’entre nous avons des bonnes idées tout le temps. Des choses qu’il serait intéressant de faire. Des projets qu’il serait passionnant d’accomplir. Des choses à voir, des amis à retrouver, des avenirs à bâtir. La plupart d’entre nous rêvons tout haut, faisons des promesses à nous même et aux autres. Puis nous oublions.

Ce n’est pas le cas quand on pratique la méthode GTD. Dès que j’ai une idée, je la note et je planifie son exécution. La plupart du temps, je reste conscient que je ne vais pas accomplir toutes mes idées de la semaine… dans la semaine. J’ai déjà des projets, des engagements, déjà des actions notées en cours. Alors je les mets en attente. J’allume des mèches.

Le temps passe, et ce qui était noté en attente pour une échéance lointaine arrive dans les actions en cours. Ce n’est encore qu’une action minime, moléculaire, parce que c’est ce que préconise la GTD, et parce que c’est l’essence de la méthodologie zen. Souvent, il s’agit juste d’envoyer un mail à quelqu’un pour lui proposer de faire quelque chose. Un scénario dans un magazine, un article invité pour un blog, un rendez-vous.

Mais ce qui se passe quand vous demandez gentiment, c’est que les gens disent oui. Voilà comment en plus de la sortie de mes 9 livres de la saison 1 d’Outsider, je me suis retrouvé avec un monceau d’articles et de scénarios à écrire, dans des dates limites toutes plus courtes les unes que les autres.

Voilà comment un système censé m’éviter le surmenage me conduit au surmenage. Aujourd’hui, 7 juillet 2013, voici ce que j’ai sur mon tableau de bord :
43 Projets
41 tâches en cours
130 en attente
229 Un jour peut-être

A supposer que chaque tâche me prenne une heure (et certaines prendront beaucoup plus que ça), sachant que l’entretien du système me prend déjà deux ou trois heures par semaine, sachant que bien sûr tout ceci ne correspond qu’à mon deuxième métier d’auteur et que j’ai le même système en double dans mon métier salarié, est-ce que je n’ai pas un problème ?

Doper sa productivité induit un complexe du héros. Je veux tout faire parce que je peux le faire. Je multiplie les projets et les engagements. J’allume des départs de feu par dizaines alors qu’avant je n’en allumais qu’un à la fois. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression de chercher à les éteindre en les aspergeant d’essence.

Heureusement, si je connais le problème, je connais aussi la solution.

Après m’être intéressé à la GTD, j’ai compris, notamment grâce à Priorité aux Priorités de Stephen Covey, qu’il ne sert à rien de faire tout ce qu’on pense utile de faire. On ne s’accomplit qu’en n’accomplissant que ce qui est vraiment important, essentiel au vu de nos valeurs et de nos visions. Quand la maison brûle, il faut savoir ce qu’on doit sauver en priorité.

Si on est capable de communiquer efficacement ses sentiments, on peut éteindre une partie des lignes de feu. J’ouvre ma boîte mail et je dis à telle personne que je n’aurai pas le temps d’écrire l’article que j’ai promis, je vois avec telle autre personne pour négocier un délai, avec une autre pour remettre notre collaboration à plus tard, sous une autre forme. Si je prends de nouveaux engagements, j’évite en revanche de leur fixer des dates limite de rendu. Travailler sans date limite. Expliquer qu’on a revu ses priorités.

Face aux départs de feu qui restent, j’essaye d’opter pour la pleine conscience. Jusqu’à peu, je ne m’intéressais aux tâches en cours que pour le résultat que je m’espérais, je réfléchissais en projets, en objectifs, en engagements, en dates limites. Aujourd’hui, je m’applique à apprécier les tâches pour elles-mêmes. A m’immerger complètement dans le travail en cours, dans le moment en cours. A regarder le feu devant moi plutôt que de regarder l’espoir de l’explosion finale au loin, dont la lumière ne brille qu’un instant et ne réchauffe jamais longtemps.

Je n’écris plus en pensant au soulagement que j’éprouverai en écrivant le mot FIN. J’écris pour savoir ce qui va se passer. J’écris pour voir la ligne de feu se dérouler sous mes yeux. Je marche sur les braises pour marcher sur les braises, pas pour arriver de l’autre côté.

Ce qui compte, ce ne sont pas les 40 tâches qui ne sont pas accomplies, ce ne sont pas les 130 qui attendent derrière, ce ne sont pas les centaines et les centaines d’heures de flammes qui dorment sous le terme « un jour, peut-être… ». Je sais qu’elles sont dans mon tableau de bord, je n’ai pas à m’en préoccuper pour l’instant. Ce qui compte à cet instant précis, c’est ce dialogue avec vous au sujet de cette ligne de feu en particulier. Ce qui compte, c’est que je suis chez moi, que la température est idéale, que j’ai un chat sur mes genoux et la femme que j’aime tout près de moi.

Ce qui compte ça n’est pas d’éviter d’allumer d’autres lignes de feu ou de se demander comment je les éteindrai. Ce qui compte c’est le plaisir de pleine conscience qu’il y a à craquer l’allumette. Et le plaisir au moins aussi intense de choisir de respirer, et de reposer l’allumette sans l’avoir craquée.

3 réflexions au sujet de « Départs de feu »

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