Créer sans revenu

En France, nous vivons dans une société qui est loin de garantir un droit à la dignité humaine. Elle oblige les personnes à se soumettre aux seules activités jugées rentables pour avoir le minimum vital. J’exclus le RSA car je le considère comme un revenu conditionné à la recherche d’emploi, donc à mes yeux en France il n’existe pas de revenu inconditionnel de base. S’attaquer à des œuvres de grande taille dans un tel contexte nécessite du courage, de l’énergie, et j’en conviens, des sacrifices.Il nous faut trouver des solutions pour nous exprimer en préservant ce qui est encore plus important : la capacité à se nourrir, s’habiller, se loger et se déplacer, et le temps consacré à cultiver des liens avec les humains et les autres êtres sensibles. Cet équilibre entre besoins primaires, affection et créativité, je le souhaite à chaque personne sur cette planète, car plus de personnes l’atteindront, mieux la planète se portera. Aucune réponse définitive à cela : atteindre cet équilibre est l’œuvre de toute une vie, et dépend du parcours de chacune.

Quand je présente mon modèle économique à zéro charge, j’apparais comme naïf, car même si notre créativité ne nous coûte rien, vivre nous coûte, et quand je présente mon modèle de diffusion basé sur l’accessibilité et sur la gratuité, j’apparais comme plus naïf encore, car je me coupe d’une source de revenu créatif : les droits d’auteur. Peut-être faut-il que je t’apporte davantage d’informations sur mon modèle.

+ Je fais vœu de pauvreté. Cela veut dire que je limite mes dépenses personnelles au logement et à la nourriture. Et je m’attache à me nourrir avec frugalité, je ne mange aucun animal et j’envisage d’abandonner les œufs et les laitages. Je n’ai acheté aucun nouvel habit depuis un an ou deux. Je n’achète quasiment jamais de produit culturel, livre, disque ou film. Je n’utilise aucun produit de beauté à part du dentifrice. Je me lave au savon (végétal). J’ai une petite voiture, car vivant en zone rurale, je n’ai pas encore trouvé de solution pour m’en passer, mais elle roule très peu. Parfois, je m’offre un restaurant ou un cinéma avec mon épouse, qui n’a pas fait vœu de frugalité, et il m’arrive aussi de faire des restaurants avec des contacts dans le milieu du jeu de rôle, restaurants qu’on me paye assez souvent. A vrai dire, c’est moins un sacrifice qu’un acte joyeux car la frugalité de chacune rend le monde plus simple et plus généreux.

+ J’ai un revenu non-créatif garanti : Avec une prévision de dépense à 800 €/mois (et c’est plutôt pessimiste vu mon train de vie), j’ai assez d’épargne pour vivre deux ans et demi sans revenu. Si l’on ajoute qu’il me reste un an et demi d’allocations de création d’entreprise, on arrive à quatre ans d’autonomie sans revenu créatif.

+ J’ai déjà des revenus créatifs : Compter environ 200 € par mois pour les commandes de livres artisanaux et les dons.

+ J’évite de calculer sur le long terme : Au lieu d’œuvrer pour assurer l’avenir de la personne que je serai dans quatre ans, j’œuvre pour que la personne que je suis aujourd’hui sois créatif. Calculé-je à courte vie ? Je m’efforce avant tout de vivre dans le présent.

+ Je capitalise de la réputation : En utilisant ces quatre ans de liberté pour créer en toute indépendance, je me construis une renommée, qui me servira soit pour vivre ensuite des dons, soit pour trouver un job de créatif à mi-temps qui puisse me payer les factures et me laisser un autre mi-temps pour créer un indépendant.

+ Ma créativité me permettra de m’en sortir : Ma créativité est loin de me servir uniquement à écrire des livres : elle est mon outil le plus sûr pour m’assurer demain de pouvoir vivre dans la dignité tout en me laissant un espace pour écrire : ainsi, ma créativité me sera utile pour apprendre à vivre sans argent (par exemple, j’envisage d’aller vers une autonomie alimentaire avec la permaculture ou vers une autonomie vestimentaire avec la couture).

+ J’œuvre en haute concentration : Pendant des années, j’ai jonglé entre emploi salarié, vie sociale et créativité, et j’y suis parvenu entre autres en optimisant mes méthodes (bien que j’apprécie davantage l’équilibre de ma nouvelle vie). J’ai utilisé à ma créativité pour me dégager du temps pour mes œuvres, et pour œuvrer plus vite, mieux, plus fort. Inventaire exhaustif des priorités, des tâches et des idées et simplicité volontaire sont les deux leviers pour y parvenir.

+ J’évite la rétention œuvrière : Bien que j’ai en tête une œuvre principale (Millevaux), je m’efforce de la découper en plein de petites œuvres que je peux achever et montrer à un rythme régulier. Cela entretient ma motivation. J’ai de l’admiration pour les personnes qui travaillent plusieurs années sur un chef-d’œuvre sans jamais rien montrer tant que ça ne leur paraît pas abouti. Pour autant, elles se mettent des barrières et des poids supplémentaires, elles se privent de réputation, et donc elles se privent de tout soutien. Je les encourage à montrer ce qu’elles font au fur et à mesure, à moins que la rupture du secret soit un risque pour la sécurité de personnes ou d’êtres sensibles. Voyons un chef-d’œuvre comme une cathédrale : même les premiers plans, mêmes les fondations, mêmes les échafaudages, mêmes les murs sont déjà une œuvre : pourquoi les cacher ?

+ Je fais toujours de mon mieux : J’essaye chaque jour les meilleurs choix pour préserver cet équilibre. Certains jours, mes choix sont faibles parce que j’étais en manque d’énergie, parce que les circonstances extérieures s’y sont opposées… Mais si je sais que j’ai fait de mon mieux, je sais que je vais dans la bonne direction et je garde espoir.

8 réflexions au sujet de « Créer sans revenu »

  1. Merci de ton retour. Il répond en partie aux questions que je me posais. Ton paragraphe « je vis dans le présent » est probablement ce qui nous différencie le plus : j’éprouve énormément de difficulté à ne pas anticiper. Je comprends ton message quand tu parles d’autonomie financière garantie sur une certaine durée. L’important effectivement n’est pas de savoir si l’on sera créatif dans 2 ans, mais de savoir qu’on peut l’être pendant 2 ans. Merci pour ce changement de paradigme.

  2. C’est encourageant et plaisant de voir des gens qui ont le courage de faire leur vie en fonction de leur créativité – certes moins de voir les contraintes que cela impose.
    Attention cependant qu point « autonomie vestimentaire avec la couture » : les tissus ne sont pas si donnés que ça, plus la machine à coudre, ça fait quand même des dépenses non négligeables (je pense que certains vêtements de prêt à porter sont moins cher que le tissu acheté au mètre pour le faire soit-même) ; mais c’est vrai que ça permet de se faire plaisir…

    • Oui, c’est vrai. J’avoue avoir fait un raccourci hâtif avec cette phrase. Je sous-entendais qu’on pouvait faire des économies en prolongeant la vie de ces vêtements grâce à la couture.

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