Jeux drôles

Jeux drôles est l’histoire d’une hésitation.

Cette bande dessinée, réalisée entre 2001 et 2004, est restée longtemps dans mon disque dur. Je l’ai montrée à quelques ami.e.s au cours de sa réalisation, et une fois terminée je l’ai envoyé à deux éditeurs de bande dessinée. Le seul qui m’a répondu m’a conseillé de prendre des cours de dessin 🙂

Dès que j’ai commencé à autoéditer de façon un peu intensive (donc en 2012), j’ai envisagé de diffuser cette bande dessinée et j’ai constamment repoussé ce projet. Certes, il y avait un peu de travail d’assemblage et de publication à faire, mais c’était loin de justifier une telle attente.

La vraie question était la suivante : étais-je capable d’assumer cette bande dessinée ?

Si aujourd’hui, je saute le pas, c’est d’ailleurs avant tout pour répondre à cette question. Assumons nos œuvres de jeunesse. Assumons nos œuvres.

Quel est le risque ? Que la BD soit mal reçue ? Qu’elle soit incomprise ? Qu’elle soit dénigrée ? Qu’elle soit ignorée ?

Quel est le risque si je m’abstiens ? Maintenir un discours sur l’autocensure.

J’ai ensuite envisagé de la publier mais en corrigeant, modifiant ou supprimant certains passages. À nouveau le risque de l’autocensure.

J’ai enfin envisagé de faire un document commenté, pour souligner le recul que je pouvais avoir par rapport à certains gags. Mais c’était aussi une forme d’autocensure. Ce commentaire, j’ai préféré le fournir dans cet article de présentation plutôt qu’à l’intérieur même du document.

Assumons nos œuvres. Elles disent quelque chose de nous, et se taire a des conséquences. Jeux drôles est ma contribution à ce propos.

Jeux drôles est donc une bande dessinée potache sur mes ami.e.s du club jeu de rôle pendant ma classe préparatoire.

Si je le diffuse aujourd’hui, quinze ans plus tard, alors que ma vision et mon expérience du jeu de rôle sont bien différentes, c’est aussi parce que cette BD a toujours un intérêt. Même si elle est datée, même si par bien des aspects elle est très naïve (le titre est ainsi d’un grand convenu, et c’est cependant un jeu de mot répandu chez les personnes non-rôlistes), c’était une satire tendre (et un peu débile) du jeu de rôle, des personnes qui l’aiment et des personnes qui le décrient, et le portrait comme la critique ont toujours une pertinence aujourd’hui.

Je suis complètement amoureux de mon loisir, c’est indéniable, mais toujours avec du recul et de l’autodérision. Et les héros de Jeux drôles sont aussi des amoureux du loisir. Ils pratiquent le jeu de rôle comme d’autres font  l’amour : tout le temps, n’importe ou et n’importe comment.

Passons en revue tous les particularités de Jeux Drôles, qui sont autant de qualités que de défauts 🙂

+ C’est mal dessiné :

J’ai toujours dessiné, et ce de façon intensive, jusqu’en 2004 (date à laquelle je termine Gnaffreux !, un jeu de cartes disponible sur Outsider depuis un moment déjà, et qui est dessiné dans la même veine que Jeux drôles, auquel il fait quelques clins d’œil). Ensuite, je suis passé au photomontage et je reviens timidement au dessin dans mes dédicaces de livre artisanal. Est-ce que je dessine bien pour autant ? Non. Je n’ai jamais su dessiner de façon réaliste, et je peine à représenter les détails. Quand je fais Jeux drôles, j’en ai tout à fait conscience. Alors pour me simplifier la tâche, je dessine les personnages nus (ils ne sont habillés… que quand ils incarnent des personnages), je ne dessine ni les contours des phylactères ni ceux des cases. Les textes sont écrits de façon manuscrite, parfois à la limite de la lisibilité. J’ai d’abord dessiné au crayon de papier, puis réencré avec un simple stylo plume, puis scanné et recontrasté en 2004… Le rendu est gras, hérissé de pixels.

Pourtant j’ai quand même décidé de diffuser, parce c’est un style qui a tout son intérêt (je rappelle au passage que Lewis Trondheim, un grand auteur de BD, confesse dessiner très mal), et aussi parce que depuis l’ouverture de ce blog, j’ai fait la promotion de l’amateurisme et de la marginalité. Donc j’ai assumé cet amateurisme jusqu’au bout en gardant même la couverture avec sa colorisation dégueulasse.

+ C’est une autofiction :

Dans cette BD, je me mets assez peu en scène et sous un pseudonyme, mais les principaux héros de Jeux Drôles sont mes ami.e.s de l’époque. Mais il s’agit de fiction. Leurs aventures sont quelque fois extrapolées à partir d’anecdotes réelles, mais le plus souvent elles sont complètement imaginaire. Ces ami.e.s sont parfois caricaturé.e.s jusqu’au simple rang de personnage-fonction. Parfois je prête à ces personnages des intentions et des sentiments qu’ils n’avaient en fait pas du tout dans la vie réelle :  je les connaissais moins bien que je croyais ! Ainsi, deux personnages garçons à qui je prête des penchants vers la gent féminine… m’ont dévoilé plus tard être homosexuels. Bien que j’ai toujours eu l’autorisation de mes ami.e.s pour montrer cette BD, plus le temps est passé, plus j’ai hésité à faire une large diffusion. Je craignais de les présenter sous une image fausse et caricaturale. Aujourd’hui, j’outrepasse cette crainte mais j’émets cet avertissement : l’autofiction est tellement prononcée qu’il faut considérer ces personnages comme imaginaires.

L’autofiction est aussi une force de Jeux drôles, car à bien des égards, le jeu de rôle est une forme d’autofiction. Et la bande dessinée dessine des privates jokes d’une profondeur abyssale qui illustre la sous-culture imaginaire propre à chaque groupe de rôliste. Je ne pouvais restituer ce phénomène qu’avec des anecdotes véridiques.

+ C’est du jeu de rôle avec MJ et scénario :

À l’époque où j’écris Jeux drôles, je découvre une forme de jeu de rôle qu’on appelle aujourd’hui le jeu de rôle traditionnel : le jeu de rôle sans figurines ni plateau, avec un maître de jeu et un scénario préparé à l’avance. Jeux drôles illustre cette image mentale de ce qu’est le « vrai » jeu de rôle.

Et en même temps la BD transgresse ces limites : les personnages s’essayent sans cesse à des jeux étranges, ou confondent jeu et réel, jeu et rôle. Sans le savoir, je commence à poser un regard ironique sur les frontières du média.

Le caractère daté de cette BD en fait aussi son intérêt. C’est un document archéologique et personnel d’un certain milieu, d’un certain moment, d’une certaine vision du jeu de rôle.

+ C’est de l’humour et je n’en sais rien si c’est drôle :

Jeux drôles est une BD satirique. À la lecture aujourd’hui, il y a encore des gags qui me font rire, mais certains peuvent tomber à plat ou sembler maladroits. Surtout, ces gags paraissent décalés parce qu’ils se placent sur un tout autre niveau que l’humour rôliste actuel.

Aujourd’hui, je suis bien incapable de faire de l’humour à part dans les cercles privés, parce que je crains de blesser une personne ou deux. Pourtant, je trouve que l’humour, surtout l’humour absurde, est une bonne façon de réfléchir sur notre loisir. Donc aujourd’hui, je laisse la tribune libre à mon moi du passé.

+ Le discours sur le sexisme est ambigu :

Beaucoup de l’humour de Jeux Drôles est à prendre au trente-sixième degré, et notamment tout ce qui relève du rapport entre hommes et femmes.  À l’époque, j’ai vingt ans et je manque de maturité, c’est un fait. On était aussi dans un contexte où les tables de jeu étaient massivement masculines et où personne n’avait de petit amie (ou de petit ami). Il en vient parfois des vannes qui prises au premier degré, relèvent de l’humour de vestiaire. Embarrassant.

C’est notamment ces vannes que j’ai failli commenter en dur dans le PDF. Pourtant je me suis abstenu. Je pense que déjà à l’époque, ces vannes avaient en fait une visée antisexiste. Elles visaient à pointer la misère sexuelle de certains rôlistes garçons (sans doute la mienne en fait) et les comportements qui s’en suivaient. Quand Jeff joue à Lara Croft à cause de la plastique improbable de l’héroïne (qui est complètement moquée dans le dessin), la principale cible de la vanne, c’est les développeurs de jeu vidéo qui pariaient sur la libido d’une certaine clientèle pour vendre leur jeu. Pas Jeff (et pour le coup, ce gag est vraiment de la fiction). Quand les clichés de la princesse sont détournés dans tous les sens, que surviennent des rôlistes suédoises dessinées sans visage, ou que la seule fille du groupe se comporte comme une berzerker, je pense que déjà, à ma maladroite façon, j’ironise sur le rôle des genres attribués dans nos loisirs et dans nos jeux. Aujourd’hui, je me considère comme neutre de genre, dans le sens où je refuse les constructions sociales « fille » ou « garçon », « hétéro » ou « homo » me dire ce que je suis, mais à l’époque, je pense que je voyais déjà tout ça comme un peu absurde.

Est-ce que je referais Jeux drôles aujourd’hui ? Non

Est-ce que je suis fier de vous le montrer aujourd’hui ? Oui. Carrément oui.

 

Et c’est dans le domaine public, bien sûr.

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