Amateur professionnel

Finalement, l’autoédition peut-être une suite logique de l’autonomisation de l’auteur, surtout si l’auteur en question a un historique « do it yourself ». Sans pousser le militantisme DIY à penser ou à dire que chaque auteur devrait tout faire tout seul, c’est pour moi une chose importante de dire que produire un jeu tout seul de A à Z, c’est possible, et d’en souligner les avantages, en terme de liberté créative, de gratification créative, de délais, de rentabilité financière… C’est important qu’un auteur accepte de travailler en équipe parce qu’il apprécie le travail en équipe et que sciemment il souhaite se concentrer sur certains aspects seulement. Ce qui est dommage, c’est quand un auteur travaille en équipe parce qu’il croit ne pas avoir le choix.

Sur l’indépendance dans la création de jeux de rôles, il y a plusieurs discours. L’indépendance, selon le podcast de la Cellule, c’est le fait de sortir des œuvres auto-produites et auto-diffusées par une seule personne, au moins en ce qui concerne les travaux d’écriture (l’illustration est souvent absente du discours, tant le discours est porté par les écriveurs). On trouvera aussi sur Silentdrift une définition de l’indépendance acceptant les œuvres de collectifs (plusieurs écriveurs, un écriveur et des illustrateurs) C’est important de souligner que le terme s’applique à une œuvre et non à un auteur, contrairement aux autres discours. Selon cette définition, quand un éditeur français édite un jeu américain indépendant, la version francophone de facto n’est plus indépendante. L’indépendance selon les éditeurs, c’est être un éditeur indépendant d’un grand groupe. Être indépendant, peut aussi être en quelque sorte un état d’esprit, là encore c’est un discours différent. Dans ces cas là, un auteur-mercenaire qui choisit avec qui il travaille et qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, est indépendant.

Entre les tenants des discours différents, personne n’a le monopole de la qualité. Le penser serait au mieux une erreur, au pire une malversation, puisque la qualité n’existe pas.

Quand moi je parle d’indépendance, je parle d’auto-production et d’auto-diffusion. Une personne, qui s’auto-produit et s’auto-diffuse. La définition du podcast de la Cellule. Après cette personne peut sortir des pdf, des livres imprimés à la demande ou des livres distribués en boutique, le faire avec ou sans N°de siret, avec ou sans ISBN ça n’entre pas en ligne de compte dans ma définition.

L’autre problème, pour la scène de la Cellule et des Ateliers Imaginaires (dans laquelle je m’inclus volontiers), c’est qu’on peut facilement faire le raccourci linguistique « auteur indépendant » au lieu de « livres indépendants », cela donne un côté militant à la chose, et crée des confusions.

Le débat autour du triptyque amateur-indépendant-professionnel est un débat sur la vision que chacun a de la culture. La mienne a changé drastiquement depuis que j’ai émis le projet de passer mes productions dans le domaine public et cessé de prélever une marge sur mes ventes de livres en impression à la demande (bien que je continue à gagner de l’argent avec ma main-d’œuvre sur les livres artisanaux) pour tourner mes espérances de revenus et de vie vers le don et le soutien. Ma vision de la culture a aussi changé quand j’ai pris la décision de diffuser les brouillons de mes prochains travaux, en pdf et en impression à la demande.

Je définis mes futures productions comme de l’amateur professionnel.

Amateur dans le sens où elles en auront toutes les caractéristiques (je ne parle pas ici de qualité, en ce qui me concerne j’essaye d’offrir un travail ambitieux et original, mais il appartient à d’autres de juger du résultat).

Professionnel dans le sens où j’ai l’ambition de vivre de mon travail créatif, du moins des dons et du soutien communautaire qui sera en partie un encouragement du public pour que je poursuive mon travail. C’est une démarche risquée, je prends le risque en connaissance de cause et je m’implique dans ces choix sans émettre de jugement sur les démarches plus traditionnelles. En revanche, je fais bien une tentative par l’exemple de faire s’élargir la vision du public sur la culture, sur la valeur d’un objet culturel et le financement de la créativité.

L’éruption de productions auto-publiées d’une qualité variable est loin de représenter un problème. Cela ne crée aucun problème d’un point de vue économique : ça ne nuit à personne. Cela ne crée aucun problème d’un point de vue créatif : la qualité n’existe pas. Un jeu de rôle écrit en deux jours par une personne atteinte d’un handicap mental peut avoir un intérêt pour un public. Ce qui est important, c’est qu’une œuvre touche au moins une personne. La créativité globale augmente avec le nombre de personnes qui s’expriment.

Quand on est en position de public, il est possible que ça complexifie le tri, mais ça multiplie les découvertes. Je vais aller plus loin. En tant que public, aujourd’hui, je suis loin de trouver mon bonheur dans les jeux distribués en boutiques. Pour des raisons ludiques et pour des raisons financières. Par frugalité, je ne dépense aucune argent pour obtenir des jeux depuis des années. Je suis dans un rôle d’auteur et non de consommateur. Si je veux soutenir un auteur, je le fais autrement, soit en parlant de son travail, soit en me réappropriant son travail, soit en apportant mon aide ou mon point de vue.

Si le sens de l’histoire va vers une diffusion de plus en plus diversifiée, balkanisée, est-ce possible qu’une logique capitaliste finisse par faire le tri ? Si le sens de l’histoire va vers plus de diffusion, ne va-t-il pas aussi vers plus de curiosité ? Je suis sans réponse, mais je crois qu’il y a un pari à faire là-dessus. La logique de concentration des richesses s’est emballée dans les 150 dernières années, mais j’ignore si ce modèle est voué à rester dominant, ni surtout à rester l’unique modèle.

Une diffusion facilitée encourage-t-elle à diffuser n’importe quoi ? Ce n’est pas grave. Le public retrouvera ses petits, au final. Chacun fait son tri. Pourquoi l’auteur aurait-il une obligation morale de le faire avant moi ? Si l’auteur veut faire un jeu qui ressemble à une blague, grand bien lui fasse. J’espère pour lui qu’il trouvera au moins une personne pour s’y intéresser. Il est possible que je passe mon tour, mais qui suis-je pour dire que son jeu est illégitime ?

5 réflexions au sujet de « Amateur professionnel »

  1. J’ai du mal à comprendre ce que tu comprends comme ‘amateur’ dans ce contexte.

    Pour moi (et pour beaucoup je pense) l’amateur ne cherche pas de rémunération de sa production quand le professionnel lui veut y gagner sa vie. Cela peut avoir des conséquences en termes de qualité mais la racine est l’intention monétaire initiale reste prépondérante dans ces termes.

    J’ai l’impression forte que tu ne te situes pas sur cet axe et ne vois donc pas trop ce que tu veux dire.

    • Dans la mesure où je n’ai aucune marge sur mes livres et que je mets mes pdf en libre téléchargement, je me situe assez nettement du côté de l’amateurisme, du moins tel qu’il est défini par le GROG. L’intention de l’article était aussi de signaler que ma position était un hybride entre le professionnalisme et l’amateurisme.

        • Professionnel dans le sens où mon objectif c’est d’être créatif à temps plein (en restant amateur dans l’idée d’avoir une créativité indépendante des droits d’auteurs et autres royautés, et donc indépendante de ce que je peux produire) et aussi de passer un certain temps sur mes œuvres, avec l’intention qu’elles soient plus accessibles qu’hermétiques. Une situation idéale, qui correspondrait à 100% à mes valeurs, ce serait d’être créatif en vivant du revenu inconditionnel de base ou en vivant de façon autogérée, sans argent. De l’idée à la réalisation, il reste un pas à franchir.

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