Créer moins pour créer mieux

Pour s’épanouir dans notre vocation créative, mieux vaut rester simple.

Une vocation génère des envies, qui deviennent des besoins, qui génèrent de l’angoisse. Quelque soient nos besoins, la simplicité nous indique comment nous en passer.

Et si ce qu’on faisait n’était pas si génial ? Se dire chaque matin que notre œuvre est d’une importance relative, c’est une façon de relâcher la pression, et de se concentrer sur le moment présent. C’est œuvre sans le poids de la réussite.

Il est essentiel d’être vain. D’œuvrer pour le plaisir, sans souci de résultat, sans souci de postérité, sans souci de l’importance de notre œuvre. Œuvrer sans œuvre.

Simplifions aussi notre culture. Dès lors que nous œuvrons en public, on nous conseille de lire certains ouvrages, de visionner certains films, de voir telle exposition, de participer à tel atelier. Mais l’inspiration est partout. Elle est dans ces choses qu’on nous conseille, mais elle est aussi dans un arbre, dans cette personne croisée sur la route, dans la vaisselle qu’on fait, dans notre passé… Multiplier la documentation, c’est parfois perdre du temps, c’est parfois se culpabiliser de faire trop peu de recherches, c’est parfois abandonner son projet, écrasé par la masse de préparation qu’on juge nécessaire.

La seule ressource nécessaire au préalable d’une création, c’est l’envie.

Il en est ainsi des objets culturels. Nous pouvons croire que pour trouver l’inspiration, nous devons nous entourer d’objets beaux, réussis ou pittoresques. C’est aussi vrai que c’est une distraction. La toile n’a nul besoin d’un grand et bel atelier pour commencer. Elle a besoin qu’on applique un pinceau sur elle.

De même des rencontres. Bien sûr, il est certaines personnes avec qui nous rentrerions en résonance. La perspective de les manquer faute de temps ou de volonté nous attriste. Mais parfois il suffit de regarder autour de soi pour constater qu’on n’a rien manqué. Les rencontres cruciales ont déjà été faites. Pour que notre créativité respire, pour que notre voix se fasse entendre, il suffit d’une personne.

Notre équipement et notre méthodologie gagnent aussi à être simplifiés. La technique engendre la complexité. Plus nous utilisons des techniques complexes, plus elles exigent de nous du temps, du matériel, de l’étude. La maîtrise de la technique nous vole le temps de la création, ou nous intimide et nous fait abandonner.

Ainsi de notre organisation. Une organisation trop méthodique, des plannings, des tris, des journaux à tenir, des objectifs à se fixer… Et nous nous surprenons à passer notre temps à entretenir un système plutôt qu’à créer.
Allons vers une organisation au fil de l’eau. La spontanéité ne vole jamais de temps. Et elle suit une ligne directrice cruciale en créativité : notre sincérité.

Ainsi de la technologie. Que ce soit pour optimiser notre maîtrise technique ou notre organisation, nous pouvons juger bon de nous équiper des matériels dernier cri, la nouvelle tablette, la nouvelle appli, la nouvelle machine, le nouvel outil. Mais cela nous coûte de l’argent, de la place, et encore une fois du temps : temps d’apprentissage de la technologie et temps de maintenance. Et cela nous éloigne de notre œuvre.
Avant d’opter pour une nouvelle technologie, assurons-nous qu’elle est vraiment nécessaire. Préférons l’efficacité à la technologie.

Ainsi des matériaux nécessaires à notre créativité. Quand notre vocation emploie des matériaux, si nous en avons les moyens, nous sommes tentés de collectionner. Matériaux, tissus, jouets, pinceaux et plans s’accumulent.
Mais la pénurie rend créatif. Quand j’étais enfant, j’avais moins de jouets que j’aurais voulu pour inventer mes histoires et mes jeux. Alors j’ai créé un millier de figurines avec des cartons à oeufs et un stylo-bille. Plus tard, j’ai fait des jeux de rôles avec des figurines du marché. Comme il m’était impossible d’acheter toutes les figurines que je voulais, j’ai crée plusieurs profils techniques et identités pour chaque figurine. Une figurine de lutin pouvait être tour à tour un gobelin, un djinn, un nain, un démon, ou d’autres espèces de mon invention, et exercer toutes sortes de professions.
Limiter ses matériaux aide à faire fonctionner son cerveau, optimiser ses ressources, libérer son imaginaire, trouver des combinaisons inédites.

Ainsi des partenariats. Dès que nous sommes persévérants en créativité, quantité de personnes intéressantes nous proposent des collaborations. Sachons refuser les propositions qui grèveraient notre liberté créative en nous faisant travailler pour accomplir le rêve d’un autre.

Cessons aussi d’ausculter les chiffres de notre activité. Compteurs de vue, comptabilité, nombre de ventes, nombre de spectateurs… Les chiffres nous désolent. Quand ils sont inférieurs à nos attentes, il nous détournent de l’idée que le public idéal peut se limiter à une personne. Quand ils sont conformes à nos attentes, ils nous font oublier que la créativité a d’autre intérêt que la rentabilité financière ou la popularité.

Nous pouvons nous accommoder de rester confidentiel. Œuvrer sans l’idée de rencontrer un public à toutes forces, laisser le bouche à oreille parler de nous, rester disponibles. Sommes-nous des publicistes, sommes-nous des créatifs ou sommes-nous avant tout des personnes ? Se poser la question nous aidera à définir nos priorités.

Une fois que nous avons abandonné assez de choses, nous comprenons que les choses ne viendront jamais à manquer. L’abandon est abondance.